La question est de savoir à quelle période de l’Histoire et de quelle manière ce qui n’était
jusque-là qu’un nom commun « satan » s’est-il personnalisé en une entité diabolique majeure du panthéon mythologique chrétien, et que nous connaissons si
bien aujourd’hui figuré sous la forme d’un diable. Certes, nous savons déjà, avec l’aide de différents théosophes ayant étudié les temps antiques, que le nom lui-même peut provenir de
« Seth* » (Bunsen) ou de « Satus** » (Varron), les Hébreux ayant usé de facétie en le rapprochant du verbe « Sitan » signifiant « s’opposer », comme ils
avaient pris l’habitude de nommer les dieux du monde qui n’étaient pas le leur. C’est pourquoi il existe certains textes, érigés comme des psaumes en versets***, où il est question des ennemis et
les traducteurs gardèrent le mot « satan » en en faisant un nom propre à mesure que des religieux en édifiaient une personnalité mythique de premier plan.
(* On relève cette note où le mystique Bunsen propose sa solution étymologique du nom
« Satan » : « Le nom de Seth avec la syllabe « an », du chaldéen « ana »* ou « ciel » (ou « géant »), constitue le terme Satan. Les
facétieux semblent s’en être emparés comme c’est leur coutume, et en ont fait « Satan », du verbe « Sitan » signifiant « s’opposer » (HPB – Isis dévoilée ;
p.156).)
(** Seth… Seth-Râ, Râ pour « lumière », qui est « Aour » en Hébreu. Et
« Seth-Râ » (Samech-Tav-Resh-Ayin) peut permuter en « Seth-Yr » qui est la forme originale de « Stur », le mot chaldéen pour « Saturne ». Selon Varron,
Saturne vient de « satus » signifiant « semences » (Voyez De lingua lat., lib. V, § 64. Comp. Cicéron, De nat. deor., lib. II, cap. 25; lib. III, cap. 24).
Saturne est en effet celui qui sectionne les organes d’Ouranos, le faisant jouir dans les eaux et faisant naître Vénus ou la « génération » des hommes. C’est aussi Seth qui sectionne
Osiris en quatorze morceaux, faisant disparaître définitivement l’organe génital. Mais c’est celui aussi, dans son contexte ésotérique, qui apporte à l’homme le moyen de se perpétuer par
lui-même, sans l’aide des dieux, et, à ce titre là, il lui remet les « semences » promptes à la perpétuation, l’immortalité par la génération.)
(*** Dans le Shemhamforash, les kabbalistes modernes traduisent le deuxième verset de ce
groupe de mots : « Abeg Ytats / Qera Satan / Negued Yakesh / Betar Tsetag / Hakav Teno / Yagal Pazaq / Sheqou Tsiath » par « déchire Satan » ; alors que, comme tous
les autres mots étant aussi en majuscules et n’étant pas liés à un dieu ou un démon particulier, il peut se lire « déchire l’adversaire ».)
Les écritures hébraïques évoquent Satan à plusieurs reprises, et le nomment dans trois
livres : Le livre de Job, le Premier Livre des Chroniques, le Livre de Zacharie. Il est aussi connu par l’expression latine : Vade Retro Satanas (« Arrière, Satan ! »)
extraite de Matthieu, IV.10 (Vulgate de saint Jérôme).
Qui peut dire qu’en ces temps anciens, il ne s’agissait pas de « l’adversaire »
pour le culte auquel le dieu en question est opposé (le Baal babylonien était « l’Adversaire » de Jehovah, et en ce sens, il était Satan), et non Satan, le démon personnifié célèbre au
moyen âge, les religieux de cette dernière époque ayant pu orienter le texte initial dans ce sens. Car, assurément, lorsque Jésus « voit Satan tomber du ciel ou qu’il est tenté par
lui », naturellement nous imaginons qu’il s’agit du diable présenté par les prêtres du moyen âge sauf qu’il n’existait pas antérieurement.
Les Pères de l’Eglise, justement, qui instituèrent le christianisme sur l’héritage
mythologique en ruines de Rome, avaient fort à faire avec nombre de ces dieux païens qui ne voulaient point disparaître même s’ils répétaient que « Pan est mort », usèrent ainsi de ce
stratagème de nommer toute entité mythique autre que le Christ du nom de « Satan » jusqu’à créer une entité diabolique régnant sur une bonne partie du moyen âge.
Le moyen âge étant le berceau de notre monde actuel, par sa folie il a porté à son paroxysme
les mœurs que nous connaissons encore mais usons avec une modération que les anciens de ce temps ne vivaient pas ; aussi, pour en rester au seul domaine du mystique, le Satan que les hommes
décrivent aujourd’hui est celui que les religieux
médiévaux ont érigé et que les sorciers, ensuite, ont exploité avec tous les excès propres à cette
époque.
Nous en convenons, le Satan médiéval dans sa représentation physique, et toujours populaire
aujourd’hui, n’a rien du Seth ancien, de Bacchus ou de Priape, ne ressemble en rien à Mithra ou à Dionysos même s’il en bénéficie tous les rites cérémoniaux et magiques.
Plutôt que la tenue romaine pour adorer Bacchus, les prêtres enfilaient des vêtements noirs
et portaient une cape, les faisant ressembler à Zorro (d’où le personnage romanesque de Zorro est sans doute une figuration de Satan lui-même), et sans doute un masque ou l’accessoire du bourreau
qui cachait en partie le visage, à la différence que la cagoule était affublée de deux cornes, de petite taille mais visible et pointue.
Ensuite, le tableau dressé est toujours le même, simplet dans sa forme : d’un côté, les
religieux si bons et généreux pour leur prochain, occupés à leurs offices catholiques ; de l’autre, des dégénérés qui n’ont en tête que de blasphémer à outrance les mœurs chrétiennes
pour en faire des célébrations maudites vouées au seul dessein des libertinages déments.
Pierre de Lancre excelle dans cet exercice de dénonciations graveleuses et volontiers
paillardes, mais finalement, comment des gens pour l’essentiel ne sachant ni lire ni écrire pouvaient-ils s’investir dans la résurgence d’un culte antique, en détenir les codes et autres
enseignements occultes ? Qui détenaient ces connaissances sinon les religieux qui étaient lettrés et avaient accès aux livres qui témoignaient des pratiques cultuelles
anciennes ?
En réalité, le feu « satanique » couvait dans l’Eglise même. L’homosexualité
coulait des jours heureux puisque les recrutements chez les cléricaux n’imposaient pas de longue période pour faire ses vœux ; la femme incarnait le « mal », le mariage était
proscrit et le concubinage favorisé : l’homme attiré par son semblable trouvait là matière à satisfaire ses appétits grossiers. C’est saint Damien qui dénonça cette « déviance » et
œuvra pour y mettre un terme.
C’est Jacques-Antoine Dulaure qui nous écrit combien des religieux étaient considérés en ces
temps comme des « brigands ». Dans « Justine ou les malheurs de la vertu », le Marquis de Sade s’épanche un long temps dans un lieu saint où sévissent des moines séquestrant
des femmes et leurs faisant subir tous les outrages. Le responsable du lieu reçoit officiellement nombre de hautes distinctions honorifiques mais le même dans la cave de son saint lieu se livre
aux débauches les plus salaces imaginables.
Or, beaucoup répétaient que ces histoires étaient inventées, puisqu’il s’agit d’un roman, et
que l’homme, sans cesse emprisonné, en venait à délirer ; mais c’est désormais connu : « Donatien » s’informait sérieusement avant d’écrire, et nous savons même qu’il reçut
nombre de témoignages de ces pratiques par des religieux eux-mêmes qui s’étaient trouvés enfermés dans le même lieu de détention que lui.
Car ce ne sont pas les pauvres, quémandant leur pitance, qui ont l’idée subite de mettre en
scène une cérémonie dont le dieu serait Satan, il faut de l’instruction et des moyens financiers pour cela.
« 1555. Il en résulte que Charles de Senectaire, abbé du couvent d’Aurillac, et
seigneur de cette ville, que ses neveux, Jean Belveser, dit Jonchières, protonotaire, et Antoine de Senectaire, abbé de Saint-Jean, que sa nièce, Marie de Senectaire, abbesse Dubois, vouvent de
la même ville, et que les moines et religieuses de l’un et
l’autre couvent se livraient à tous les excès de la débauche. Chaque moine vivait, dans le couvent, avec une ou plusieurs
concubines, filles qu’il avait débauchées ou enlevées de la maison paternelle, ou femmes qu’il avait ravies à leurs maris. Ces moines les nourrissaient et les logeaient avec eux. Les magistrats
auraient sans doute toléré ce libertinage scandaleux ; mais ces moines avaient poussé l’audace jusqu’à frapper et assassiner plusieurs des bourgeois de la ville ; mais des maris, des
pères réclamaient leurs femmes ou leurs filles enlevées ou débauchées par ces libertins ; la justice mit fin à tant de désordres : le couvent fut sécularisé.
L’abbé avait, dans le jardin de la maison abbatiale, un bâtiment destiné à ses débauches,
orné de peintures obscènes, et portant un nom caractéristique de « Foutoir de M d’Aurillac » ; des prêtres étaient les pourvoyeurs ordinaires de ce lieu infâme ; les neveux de
l’abbé remplissaient aussi ces fonctions honteuses. Ils mettaient non seulement la ville, mais tous les villages circonvoisins à contribution ; ils arrachaient les jeunes filles des bras de
leurs mères, en plein jour, au vu et au su des habitants ; ils bravaient l’opinion publique, les pleurs et les cris de leurs victimes, qu’ils faisaient, à coups de pied, à coups de poing,
marcher vers le couvent, où elles devaient servir à la lubricité de l’abbé, de ses neveux, et enfin des autres moines. L’abbé d’Aurillac, qui avait converti son couvent en lieux de débauche,
étaient, disent les auteurs du « Gallia christiana », aussi illustre pour sa noblesse que par sa piété. Fiez-vous à de pareilles autorités ! » (Jacques-Antoine Dulaure –
Histoire civile, physique et morale ; p.523). Pour ceux qui connaissent ce fameux passage des moines dans « Justine », ils reconnaitront des mêmes descriptions et concluront que
l’imagination de Sade n’est pas seule auteure de ce récit mais des faits réels appris à Donatien lui ont commandés d’écrire cela pour en laisser des traces comme des témoignages pour
l’Histoire.
Bien des religieux avaient trouvé le subterfuge pour posséder des femmes, ils gagnaient bien
leurs vies et, servis par quelques bonnes connaissances ésotériques, vantaient des pouvoirs magiques, impressionnaient par des offices liturgiques. Du fait de leur engagement, ils faisaient mine
de connaître les dieux et les démons, de les
fréquenter et même de leur ordonner, de là, ils détenaient les clés d’un monde inconnu et pouvaient ainsi ordonner ce
qu’ils voulaient dans le mondain. Ainsi, ils avaient accès à tout, même à la vie intime du couple, dont ils juraient qu’en s’impliquant dans son ouvrage de luxure, ils sanctifiaient le domaine.
Jules Michelet écrit dans « La sorcière » : « Le seigneur ecclésiastique, comme le seigneur laïque, a ce droit immonde. Dans une paroisse des environs de Bourges, le curé,
étant seigneur, réclamait expressément les prémices de la mariée, mais voulait bien en pratique vendre au mari pour argent, la virginité de sa femme ! On a cru trop aisément que cet outrage
était de forme, mais le prix indiqué dépassait fort les moyens de presque tous les paysans. Par exemple, c’était parfois « plusieurs vaches », chose impossible et énorme. Donc la pauvre
jeune femme était à discrétion ». Parfois même, et pour épicer ces jeux de débauches, ce pouvait être « l’aîné du paysan qui devenait l’aîné du seigneur, car il pouvait être des ses
œuvres ».
Officiellement, L’Eglise médiévale exhorte les hommes « à ce que l’acte sexuel soit
exécuté le plus rarement possible ». Les religieux recommandent « à leurs ouailles » d’éviter la cohabitation complète, plutôt le lit séparé, même s’ils sont mariés ». Le
moindre désir d’un individu pour le sexe opposé est en soi un péché. Le saint état du mariage ne donne pas droit au saint état de l’amour. Dans « Sexe dans l’Histoire » (1954) de
G.Rattray Taylor, l’auteur résume le système strict de la morale de l’Eglise telle qu’elle avait été mise en avant dans une série de livres de pénitences où trois volontés
dominent :
1.Tout ce qui oriente vers un célibat complet est idéal ;
2.Une interdiction totale des autres rapports que celui entre des personnes mariées, exercer
le culte de Vénus le moins possible et dénoncer toute pratique autre sans risquer de terribles actes de pénitence ;
3.Limiter en nombre de jours par an la consommation de l’acte sexuel chez les couples
mariés.
Forcément, les couples, et plus généralement les femmes et les hommes du pays se trouvaient
dans une situation de frustration sexuelle totale. La seule solution proposée par l’Eglise, avant le temps des flagellations, était d’en appeler au secours du crucifié. Quelle
aubaine !
La chasteté était honorée comme « idéale » par l’Eglise et l’épouse qui se refuse à son mari était « vertueuse ». A l’inverse, des caresses étaient
coupables de sanctions.
Si les premiers temps du christianisme voient des femmes pêcher, guérir, exorciser et
baptiser, au moyen âge, elles perdent toutes traces de ces droits légaux, l’Eglise les considère comme responsables de toute culpabilité sexuelle. La femme a précipité dans la chute l’homme par
sa séduction, d’où qu’elle apparaît comme « un mal nécessaire ».
Les religieux gagnent en pouvoir et entendent dicter leurs lois dans les campagnes où des
paysans, atteints encore par des mœurs païennes du seul fait de l’héritage commun, célèbrent un dieu des champs et des moissons qu’ils nomment Pan et qu’ils représentent sous la forme d’un bouc
et des sabots, et dont l’Eglise englobera des éléments pour en édifier son propre Satan.
Car, dans les campagnes, malgré le peu d’instructions, beaucoup des femmes et des hommes
connaissaient encore des mœurs païennes et occasionnaient pour cela des rassemblements traditionnels, le Festival des Druides, le Premier Mai, les Bacchantes, les fêtes de Diana, le tout qui
deviendra aux yeux de l’Eglise, le sabbat voué à Satan.
Ces célébrations étaient, parait-il, l’occasion pour des hommes et des femmes de se
connaître intimement, et de fêter les saisons et l’ouvrage du Soleil sur la terre pour la féconder « en s’adonnant à des manifestations d’une convoitise charnelle interdite, des
accouplements nombreux au hasard »…
Malgré ces élans, Satan, le diable noir, n’est point encore totalement établi ni dénoncé
dans sa dimension qu’on lui connait. Il n’est qu’un bouquetin présenté à la manière d’un épouvantail et des « dégénérés » s’amusent devant lui comme des sots et ce sont ces gens que les
élites accusent d’être les plus dangereux des hommes parce qu’ils soutiennent la puissance du diable. Quelle gabegie, car en fait, nous le savons, la luxure est commise autant, et combien de fois
plus sophistiquée que graveleuse, par ceux qui sont chargés officiellement de la combattre et de la réduire à néant.
« Brantôme dit qu’avant le concordat les évêques étaient fort scandaleux : « Dieu sait quelle vie ils menaient. Certainement, ils étaient bien plus assidus en leurs diocèses
qu’ils n’ont point été depuis ; car ils n’en bougeaient pas. Mais quoi ! C’était pour mener une vie toute dissolue après noces et putains dont ils en faisaient des sérails… Le témoin
ajoute qu’au bruit de plusieurs pièces de monnaie, agitées dans une grande bourse, toutes ces filles accouraient auprès du prélat, et qu’en le servant dans ses plaisirs, le témoin a obtenu
plusieurs bénéfices (Œuvres de Coquillart, enquête d’entre la simple et la rusée, p.108). Nos évêques d’aujourd’hui, ajoute-t-il, sont plus discrets, au moins plus sages hypocrites qui cachent
mieux leurs vices noirs. Brantôme, qui veut faire l’apologie du concordat, décrit les abus qui résultaient des élections. Les moines, les chanoines, pour élire leur abbé, leur prieur, se
livraient à des cabales, des séductions. Ils choisissaient le plus débauché d’entre eux, ou, comme dit grossièrement notre auteur, « le meilleur compagnon, qui aimait le plus les garces afin
qu’il leur fût permis de faire pareilles débauches ».
Au temps de Catherine de Médicis, Brantôme évoque « ces dames, demoiselles ou filles de
la cour, « des femmes célestes, des divinités », mais ce qu’il en raconte prouve qu’elles daignaient souvent s’humaniser, et restaient sur la terre pour y recevoir les fréquents
hommages des mortels. « Toute beauté y abondait, toute majesté, toute gentillesse, toute bonne grâce, je vous jure que je n’ai nommé nulle de ces dames ou demoiselles qui ne fussent fort
belles, agréables et bien accomplies, et toutes battantes pour mettre le feu à tout le monde. Elles avaient leur libre arbitre pour être religieuses, aussi bien de Vénus que de Diane ; mais
pourvu qu’elles eussent la sagesse, de l’habileté et du savoir, pour se garder de l’enflure du ventre. Cette reine (Catherine de Médicis), faite de la main de ce grand roi François Ier, qui avait
introduit cette belle et superbe bombance, n’a rien voulu oublier ni laisser de ce qu’elle avait appris, mais l’a voulu toujours imiter, voire surpasser, etc. Ainsi Catherine ne changea rien,
ajouta plutôt aux désordres établis par François Ier. Il est impossible de douter de l’extrême libertinage de ces belles et honnêtes dames ou demoiselles ou filles de la cour qu’on a lu les bons
contes qu’en a faits Brantôme. Les scènes de luxure que ce vieux courtisan a complaisamment décrites ressemblent à celles que pourraient offrir les annales d’un lieu de
débauche.
Une de ces demoiselles composa et fit jouer dans la salle de l’hôtel de Bourbon une pièce de
théâtre, intitulée « Le Paradis d’Amour » : pièce très obscène si l’on en juge par la manière mystérieuse dont en parle Brantôme. Elle fut jouée à huis-clos, sans spectateur, par
trois acteurs et trois actrices, parmi lesquels ont comptait un prince, une de ses maîtresses, un grand seigneur qui jouait avec une grande dame de riche matière, dit Brantôme ; ce qui, dans
sa manière de parler, signifie une princesse. Le troisième couple se composait d’un gentilhomme et d’une fille de la cour, auteur de la pièce, qui, « certes, toute fille qu’elle était,
ajoute-t-il, joua aussi bien ou possible mieux que les mariées : aussi avait-elle vu son monde ailleurs qu’en son pays ».
« Ce fut au milieu de cette corruption que François Ier finit ses jours, que vécurent
Henri II, Charles IX, Henri III ; mais ce dernier roi, se distingua de ses prédécesseurs par ses goûts efféminés, et surtout, par ses débauches ultra mondaines. Son règne fut celui des
« mignons ». L’infamie qu’avaient encourue les dames et les jeunes filles de la cour s’étendit, pendant ce dernier règne, sur les jeunes courtisans, qui, plus méprisables qu’elles, se
livraient avec leur maître aux plus dégoûtants excès de la débauche », conclut Dulaure.
Le même auteur, cette fois dans « Vie privée des ecclésiastiques, prélats et autres fonctionnaires publics » relate le
procès fait à un religieux pour son habitude exagérée de fréquenter les filles de joie : « 21 juillet 1764. Le commissaire de police Mutel fut averti qu’un ecclésiastique était entré
chez des filles de la rue Mazarine, dans une maison occupée par la nommée Mouton, qui y tenait un lieu de débauche ; arrivé, il y trouva M. l’aumônier du Roi occupé avec deux filles nommées
l’une Catherine, et l’autre, Léonore. Voici les expressions du procès-verbal, que nous sommes forcés, malgré leur indécence, de rapporter : « Nous avons en la compagnie de ces filles de
prostitution, un particulier en habit d’ecclésiastique, pourquoi il se trouve dans ledit lieu de débauche et ce qu’il y a fait, il nous a dit se nommer Michel-Ange de Castellane, âgé de trente
cinq ans, prêtre du diocèse d’Ufez, aumônier du Roi, demeurant à Paris, rue des Saints-Pères, susdite paroisse de Saint-Sulpice ; qu’il est venu dans ledit lieu de débauche de son propre
mouvement, à dessein de s’y amuser, ce qu’il a fait avec lesdites Catherine et Léonore, lesquelles il a fait déshabiller nues, et s’est fait man…er ensuite par ladite
Catherine.
L’inspecteur de police, Marais, écrivit, comme à l’ordinaire, les détails de cette
découverte au lieutenant de police, et il termine sa lettre par dire qu’après avoir vérifié son nom, il l’a relaxé.
Un aumônier du Roi, un prêtre noble, trouvé avec deux filles nues, est renvoyé sans
punition ; au contraire, pour prix de sa continence, de sa piété et de la régularité de ses mœurs, fut nommé, en 1779 ; abbé commanditaire d’Essomes, diocèse de Soissons, et voilà comme
dans ce bon temps on récompensait les vertus ecclésiastiques ».
Le même auteur conclut : « Dès les premiers siècles de l’Eglise, le luxe, la
débauche des évêques ont excité les murmures des fidèles. Saint Jérôme leur reproche leur ambition, leurs vices et leurs mœurs dépravées. Le concile de Mâcon, tenu en 585, se plaint de la sotte
vanité des prélats qui exigeaient que les laïcs, qui les rencontraient en chemin, descendirent de cheval pour les saluer. Idem pour les calices en bois, ils réclamèrent des calices en
or.
Jusqu’à nos jours, comme on fait, les crosses n’ont point cessé d’être d’or, et les évêques
ont été tour-à-tour simoniaques, brigands, ignorants, libertins, rampants à la cour, despotes, et insolents dans leur diocèse, toujours ambitieux, réunissant parfois toutes ces
qualités.
Dans les temps affreux du dixième siècle et des suivants, ils imitèrent le brigandage et la
tyrannie atroce des seigneurs ; ils eurent des esclaves, dont ils usaient comme des bêtes de somme ; ils faisaient la guerre à leurs voisins, et comme les nobles, ils pillaient les
marchands sur les chemins, ou bien partageaient la proie avec ces brigands » (Jacques-Antoine Dulaure - Vie privée des ecclésiastiques, prélats et autres fonctionnaires
publics).
L’abus des femmes devint un tel fléau qu’il eut ses conséquences parfois radicales :
« Quant au luxe et à la débauche des prélats, dans les premiers temps, on les a vu s’humaniser avec les sœurs Agapetes, ensuite avec les Focariae ; enfin, pendant longtemps, malgré les
conciles, ils ont eu des concubines ou des épouses. De leurs exploits galants, les prélats n’en sont pas toujours sortis avec honneur, on cite un certain évêque de Limoges, qui, amant de la dame
d’Aixe, fut surpris avec elle en état de péché mortel. Le mari survint, et aidé de ses domestiques, il ôta radicalement au prélat le pouvoir de retomber dans la même faute ». Ce n’est pas le
seul cas d’un homme devenu eunuque malgré lui, les cas abondent.
Et l’on jure ensuite que ce sont ces hommes si pieux, qui partirent à la chasse aux
satanistes…