Pour illustrer notre sujet, considérons quelques exemples. Le démon Asmodée était l’antique
dieu chez les Perses nommé « Aeshma-Dev ». Le Zend Avesta l’évoque à de nombreuses reprises. Il est colérique de caractère et sans doute est-il chef de guerre. « Bréal, l’auteur de
« Hercule et Cacus » démontre qu’il est le Eshem-Dev ou Aeshma-Dev
des Parsis », il incarne « le mal en personne » qu’il faut combattre (guerre), complice d’Ahriman, détenant l’arme terrible, et
qu’il est rusé » (HPB- Isis dévoilée – p.151). Cet adjectif « rusé » servira plus tard à l’identifier avec le « serpent de la Genèse » lui-même réputé
« astucieux ». Mais le même Bréal finit par ajouter « qu’Aeshma-Dev est un esprit malin de la concupiscence ». Qu’en sait-il cet auteur, le connaît-il personnellement ?
Non, en fait, ce sont les prophètes témoins des agissements dans les temples de ce dieu pour le caractère toujours plus luxurieux qui doit s’en dégager d’eux, et qui exhortent la foule et
témoignent contre ses prêtres. Sûrement le premier temple du dieu fût-il un exemple de rigueur, sans doute les derniers devinrent maisons de passes pour soldats en manque.
Le temple vit du bénéfice de la prostitution et ses prêtres s’enrichissent avec l’argent de la
luxure : en conséquence, le dieu devient un démon.
Précisons que les religieux ascétiques de tous bords ont tant brûlé de documents qu’il ne nous reste que
ceux des détracteurs pour tenter d’approcher une vérité historique et que celle-ci sera donc toujours « déformée ». Par exemple, Clément d’Alexandrie accuse des sectateurs d’Aphrodite
la déesse marine de lui offrir, « en souvenir de sa génération, un grain de sel et un gâteau en forme de phallus à ceux qui sont initiés à l’art de la corruption » (Clément d’Alexandrie
– Le protreptique) : mais chacun comprend bien là que le pain en question avait l’exacte forme de notre baguette d’aujourd’hui, forme allongée, au lieu d’être rond comme c’était la coutume
d’alors, et il ne nous vient pas à l’esprit que nous achetons un « gâteau en forme de phallus » ! C’est à se demander parfois lequel avait l’esprit le plus mal tourné, les
sectateurs d’Aphrodite ou de Bacchus, ou l’auteur chrétien du Protreptique ! D’ailleurs, le mot « pain » vient lui-même de « Pan » (Pani), ce dieu cornu et phallique tant
réputé pour ses grivoiseries, et ce n’est point parce qu’il en est ainsi que chacun refuse de manger de ce pain-là, car la forme est une chose, le goût une autre, et la faim s’accommode de
tout.
Par contre, il est fort probable que nombre des statues grecques représentant une divinité soient inspirées en fait de prostituées, et l’auteur cité ci-dessus s’émeut que
les dévots, croyant idolâtrer la déesse, adorent
une « pornè ». C’est le syndrome de Pygmalion. Nous citons : « Les Muses, qu’Aleman fait naître de Zeus et de Mnémosyne, que les autres poètes et écrivains regardent et
vénèrent comme des déesses, à qui maintenant même des villes entières consacrent les « Muséums », c’étaient des servantes (prostituées du temple) mysiennes, qui furent achetées par
Mégaclô, fille de Macar. Ce Macar, roi des Lesbiens, était toujours en désaccord avec sa femme : ce dont Mégaclô s’irritait pour sa mère : comment pouvait-il en être autrement ?
Elle achète donc ces servantes mysiennes, dont on sait le nombre, et les appelle « Moïsai » suivant le dialecte éolien. Elles charmaient Macar, faisant tomber sa colère, aussi Mégaclô,
reconnaissante pour sa mère, consacra leurs effigies en bronze et les fit honorer dans tous les temples ».
Il semble même que l’activité devienne rentable à mesure qu’elle s’érotise. « Ce ne
sont pas là les idées de la foule ; rejetant la pudeur et la crainte, elle représente dans ses demeures les lubricités des démons. Adonnés à la débauche, la plupart des hommes ont orné leurs
chambres à coucher de certaines petites peintures, accrochées assez haut à la manière de tableaux votifs, comme si l’incontinence était
à leurs yeux un acte de piété ; étendus sur leurs lits de
repos quand ils sont encore dans leurs embrassements, ils regardent vers cette Aphrodite nue, retenue prisonnière dans son union avec Arès. (…) Voilà les modèles de votre sensualité, voilà la
science divine de l’impudeur forcenée, voilà les leçons de ces dieux, qui pratiquent avec vous la débauche ! Vous avez encore d’autres images du même genre : de petits dieux Pans, des
jeunes filles nues, des satyres ivres, des phallus en érection, que vos peintures exhibent sans voiles et que leur lubricité condamne. Vous les gardez suspendues en ex-voto, comme naturellement
vous le faites pour les images de vos dieux ; vous consacrez ainsi chez vous des stèles d’impudeur y représentant aussi bien les postures de Philainis que les exploits
d’Héraclès ».
Les récits érotiques de Luisa Sigea font état de cette Philainis pour ses goûts
lesbiens : « Cette pratique était surtout familière aux Lesbiennes ; Sapho en a illustré le nom, bien mieux, elle l’a ennobli. Que de fois Andromède, Athys, Anacloria, Muais et Girino,
ses mignonnes, ont fatigué ses flancs (Les Grecs appellent « tribades » les héroïnes en ce genre ; les Lalins leur donnent les noms de « frictrices » et
« subagitatrices ». Philainis, qui s’adonnait éperdument à ce plaisir, passe pour l’avoir inventé ; par son exemple, car elle était une femme d’une grande renommée, elle répandit chez
les
femmes et chez les jeunes filles le goût d’une
volupté inconnue. On les appela « tribades », de ce qu’à tour de rôle elles foulent et se font fouler ; « frictrices », du frottement du corps ; « subagitatrices »,
de leurs violents mouvements des hanches.
Les écrivains anciens nous apprennent que cet étrange raffinement (le tribadisme) fut très
familier aux femmes de Lesbos. Est-ce à cause de l’influence du climat, ou bien des qualités spéciales du sol et des sources, ou encore pour d’autres motifs ? Il est difficile de le déterminer.
Lucien dit, au cinquième Dialogue des Courtisanes : « On dit qu’il y a dans Lesbos des femmes qui ne veulent rien souffrir des hommes, mais jouissent elles-mêmes des femmes, comme si elles
étaient des hommes ».
« Au nombre des tribades, dit Forberg-, il faut aussi compter Philainis, la même sans doute
qui fit un traité des postures, si l’on en croit la tradition rapportée par Lucien : « Que nos gynécées se remplissent de Philainis, qui se déshonore « par des amours androgynes » (Satyre
sotadique de Luisa Sigea).
Les Egyptiens virent un dieu Seth sortir des frontières de son pays pour s’exporter, lui le
« pur », ils découvrirent un dieu Typhon, incarnation du Makara oriental, serpent-poisson que les prêtres situaient au centre de force Svadhisthana dont nous savons qu’il régit les
organes sexuels. Typhon ou le serpent Ob des Phéniciens, le Léviathan diabolique, celui que les femmes idolâtraient sous la forme d’un phallus énorme, était adoré au temple et ses sectateurs
affirmaient qu’il était encore Seth. Aussitôt dit, aussitôt fait démon.
La légende mythologique concernant Priape, amusante en apparence, n’en est pas moins
révélatrice d’informations : « Priape fut abandonné de sa mère Vénus en raison de sa laideur (ce qui signifie que nous sommes à une heure historique où la
représentation du bouc cornu quitte le temple de Vénus pour
céder sa place à une figure d’aspect féminin – NDA) car il avait un petit corps tordu et grotesque, doté d’un phallus énorme. Il rejoignit le cortège de Bacchus (l’antique temple de Vénus
androgyne se distingue en un temple de Vénus femme et de Vénus homme qui est Bacchus, et lui-même en érection, est Priape – NDA). Amoureux de la nymphe Lotis, il rampa une nuit vers elle, pendant
son sommeil, mais juste au moment où il arrivait près d’elle, un âne se mit à braire et la réveilla ; depuis ce temps, Priape détesta les ânes. Une autre explication est donnée de sa haine
pour les ânes, la cause en était la taille respective de leur membre viril : Priape eut le dessous… » (Michael Grant ; John Hazel – Dictionnaire de la mythologie). Or, c’est
Typhon-Seth qui est présenté sous la forme d’un âne : « Typhon-Seth était idolâtré par ses initiés sous la forme d’un âne, nous raconte le professeur Reuvens » (HPB – Isis dévoilée
– Editions Adyar). Ou que, des papyrus Anastasi, certains chercheurs déduisent : « Typhon fut primitivement adoré sous la forme d’une pierre levée ; connaissent-ils que des âges
avant l’exode de Moïse, le bouc était consacré à Typhon, et que c’est au-dessus de la tête de ce bouc typhonien que les Egyptiens confessaient leurs péchés ». Soit-dit, un temps sous la
forme d’un phallus, d’un autre par un bouc (sans doute dans un pentagramme puisque cette figure à cinq pointes est l’emblème de la planète Vénus) et puis d’un âne. Autant d’emblèmes symboliques
proches de ceux d’un Priape, ex-Osiris ex-Mendès… Et la rancune de Priape pour Typhon (l’âne) peut découler d’une « concurrence » de leurs temples respectifs qui voyaient leurs
sectateurs aller de l’un à l’autre en fonction des cérémonies qui avaient lieu et dont le caractère licencieux devait intervenir pour partie d’intérêt non négligeable.
Idem pour Vénus, dont ses prêtres en font d’abord une idéale Isis, divinité des unions, et
qui prend le nom d’Uranie. Mais les hommes veulent trouver leurs mœurs libertines personnifiées par des dieux et des déesses afin de les légitimer, et Vénus est l’idéale
créature pour assumer les pratiques liées à
l’union charnelle. D’où l’antique déesse, à peine échappée du bouc cornu, promue « la plus belle de toutes » devient, aux yeux des ascétiques, la pire des
démones.
Vénus Callipyge suffit à illustrer la dérive. D’abord imaginée pour représenter cette partie
postérieure des femmes qui plait tant aux hommes, nous découvrons que son idolâtrie concerne en fait la pratique des anciens de Sodome : « Les Italiens et les Espagnols se délectent le
plus de ce plaisir, tant avec les hommes qu’avec les femmes. Lorsqu’ils nous le demandent à nous les filles, ils appellent cela le « corollaire » (petite couronne) ; lorsque c’est
à de jeunes garçons, cela prend le nom de « complaisance ». Chez les Osques, c’était un amusement qui n’avait rien de déshonnête. Tu sais combien les Grecs furent gens éminemment
intelligents ? Eh bien, ils adoraient la Vénus Callipyge, c’est-à-dire « Vénus aux belles fesses », et ils décernèrent le prix de la grâce aux deux sœurs Callipyges ; ce
qu’ils honorèrent en elles, ce ne fut ni l’éclat de leurs yeux, ni le charme de leurs visages, mais leurs belles fesses. Certes, qui ne hait pas les cuisses doit nécessairement ne pas haïr les
fesses. Les Grecs ainsi, puis les Romains, adoraient Callipyge non seulement pour son derrière rebond mais pour l’usage salace que la « petite couronne » offrait d’aptitudes à la
jouissance du pédicon » (Nicolas Chorier – Satyre sotadique de Luisa Sigea, sur les aracanes de l’Amour et de Vénus – Le grand livre du mois).
Vénus Pandemos est réputée la pire de toutes, la reine des prostitutions, nommée aussi
« Vénus Salacia » et supposée être la reproduction romaine de la déesse grecque Cotytto, dont les prêtres dévots de Priape idolâtraient le dieu par le symbole qui fait son point fort de
telle façon, dit-on, « qu’ils en dégoûtaient parfois la déesse ». Toutefois, voici comment son sectateur la trouvait et à quoi il s’adonnait pour lui rendre sa gloire :
« Cotytto rit, de ses mains délicates, applaudit. Son brillant visage fleurit d’une vive beauté, ses yeux fripons exciteraient la lasciveté, même engourdie par l’âge. Elle a les seins nus,
nus aussi les bras et nues les cuisses taillées dans un marbre vivant, dans de la neige vivante. Mais où se cache, timidement blottie au bas du ventre, l’honnêteté du sexe, un voile de soie
protège mal la partie en feu. Le désir libertin l’aiguillonne ; éperdue, avec rage elle fatigue ses membres asiles de rapides mouvements ; piquée du taon occulte, spontanément elle coule, fondue
en eau, et d’une blanche liqueur souille ses cuisses. « Joli enfant, dit-elle, ô comble de ma joie, comble de ma gloire et de mon espoir certain ! Initié, tu assisteras, bandant, à mes
mystères. Tu y présideras, brûlant d’un violent priapisme. Tu feras et subiras rudement, à toi seul, de rudes choses, cinède et pédicon de beaucoup le plus déterminé. Tu m’auras libérale, par mes
lascivetés ! Moi aussi. Nulle salacité de la brûlante Vénus, culetant et repoussant, ne brisera la tienne, qu’avec toi, par devant
ou par derrière, elle engage la lutte. Il s’émerveillera, t’enviant
les reins toujours dispos, toujours égaux à tes désirs et aux miens, celui qu’on adore à Lampsaque. Nul bouclier n’émoussera la pointe du javelot ; tu t’élanceras en armes, « ronflant d’une
feinte colère la mentule, et pas une beauté n’épuisera tes forces. Dans tes muscles fatigués renaîtra une vigueur nouvelle. N’épargne pas tes reins ; moi-même, je redonnerai du souffle à ta veine
épuisée, j’y verserai la douce liqueur. Et, par Hercule! Tu ne les épargneras pas, si je te connais bien. Pour toi Vénus revêtira d’étranges figures ; enragée, elle ne se refusera pas à un
enragé, elle ne refusera rien non plus à ton extravagante luxure. Tu irrumeras (fellation) : je le verrai et j’applaudirai ; en retour, tu seras irrumé (fellation). La volupté d’un plat,
assaisonné
de crime, s’accroît : dans tes transports la plus
honteuse te sera d’aidant la plus douce. Mais comment dirai-je les turpitudes de ta main gauche ? Comme elle jouera, la perverse ! Comme vite de femme elle te tiendra lieu
!
Comme à sec elle engagera la stérile bataille ! Mais tout cela dans l’ombre. D’une nuit
obscure tu te couvriras, toi et tes fureurs ; la perspicace Envie s’émoussera, trompée par tes habiles artifices. Homme adroit, teins de rougeur ton front, d’une rougeur empruntée ; tu le
teindras, et je me réjouis de le voir si bien teint, et ta face rougissante te fera croire honnête, et l’imbécile plèbe prêtera foi à l’imposteur. Que ne te souhaiterais-je ? Que ne te
présagerais-je ? » (Satyre sotadique de Luisa Sigea). Paroles qui servent d’incantation.
Lorsque l’on sait que cette Cotytto n’est autre que l’originale Vénus que les initiés grecs
nommaient « Illithye », dont le nombre est 480, il y a quelques chances de trouver là une figure de Lilith la démone hébraïque, qu’on dit « ex-babylonienne et
ex-sumérienne » : et qui prouve une fois de plus qu’une antique déesse, parce que ses temples ont été débordés par une prostitution importante (« C’est ce que nous voyons en
Sicile, sur le mont Eryx, et à Corinthe ; dans ce dernier lieu, plus de mille jeunes femmes étaient consacrées à Aphrodite et enrichissaient le sanctuaire aux dépens des étrangers ».), elle
est devenue la diablesse, et même « l’Archidémone ».
Enfin, Eros. « Car pendant des siècles encore après cela, on se fabriquait des dieux pour les adorer.
Ainsi cet Eros, qui passait pour être parmi le plus ancien des dieux, personne ne l’honorait avant Charmos ; celui-ci s’étant emparé d’un adolescent, éleva un autel dans l’Académie, en
actions de grâce pour l’accomplissement de son désir ; et l’on nomma Eros la violence impudique de ce mal, divinisant ainsi les désirs licencieux » (Clément d’Alexandrie – Le
protreptique – 44-2).
Michael Grant écrit, à son sujet : « Pendant la période classique, il était souvent considéré
comme le protecteur des amours homosexuelles entre hommes et jeunes hommes, et sa statue était placée dans les gymnases ». En principe, le sexe ne le concerne point : « Des
philosophes qui ont vécu avant Zénon ont proclamé qu’Éros était une entité sacrée, exempte de toute souillure. On ne peut en douter lorsque l’on voit des statues du dieu dressées dans les
gymnases aux côtés de celles d’Hermès et d’Héraclès : l’un est le maître de l’éloquence ; le second de la force physique. La conjugaison de leurs puissances engendre alors l’amitié et
la concorde, mais aussi la
liberté la plus belle pour ceux qui la
poursuivent assidûment. Dans les mentalités athéniennes, Éros est loin d’être un simple dieu présidant aux rapports sexuels, puisque dans l’Académie, dont on sait de toute évidence qu’il était
consacré à Athéna, on avait érigé une statue de lui, et c’est à ces deux divinités que l’on sacrifiait. Ainsi, les Lacédémoniens offrent à Éros des sacrifices préliminaires avant de se ranger en
ordre de bataille, parce qu’ils pensent que leur salut et leur victoire ne dépendent que de l’amitié qui lie les hommes entre eux » (Athénée).
Sauf que le gymnase connaît, par lui-même, quelque réputation luxurieuse, ces hommes qui se promènent dans
la tenue d’Adam sans trop se formaliser. « La pédérastie est donc
par exemple présente à Rome sans honte et sans reproche quand il s’agit de la figure d’un Eros ; comme l’écrit Cicéron : « C’est choquant de voir les jeunes gens
s’exercer dans les gymnases ! Quel manque de sérieux dans ces entraînements militaires d’éphèbes ! A quels contacts physiques, à quelles amours ne s’abandonne-t-on pas en toute
liberté ! Je ne parle pas de l’Elide ni de Thèbes, où on se livre à la débauche, même les Lacédémoniens, à partir du moment où ils autorisent tout en matière d’amour des jeunes hommes, ne
mettent qu’une bien infime protection devant ce qu’ils interdisent : ils permettent en effet qu’on s’embrasse et qu’on couche ensemble, pourvu qu’on dispose un manteau entre soi »
(Florence Dupont ; Thierry Eloi – L’érotisme masculin dans la Rome antique – Belin).
Et voici Eros, dieu taquin et malicieux, mais le plus souvent solitaire, infiniment bon, catalogué au rang
des démons de la tentation graveleuse.