Jeudi 21 mai 2009 4 21 /05 /Mai /2009 15:42

Si Satan hérita d’une réputation terrifiante, prince des ténèbres, dangereux et sournois, porteur de la mort, c’est tout simplement qu’au cours de ce moyen âge, ce fut lui le plus souvent invoqué par les prêtres pour des sortilèges de destruction. Très nombreux venaient des gens du peuple, munis de « vœux » qu’ils déposaient sur l’autel religieux, et ceux qui demandaient la maladie d’un patron qu’on haïssait, d’un voisin indélicat : la blessure, la douleur ou la maladie pour un ennemi soudain ; la mort d’un parent pour hériter de lui, le prêtre conjurait Satan. Aidé des poisons adéquats, le démon assumait sa tâche, emboîtait le pas de celui qu’il fallait détruire et, au moment le plus inattendu, le mettait dans l’état souhaité, malade, blessé ou mort. Satan vengeait ainsi l’humble contre son oppresseur.

 

Ceci entendu, d’où vient la si mauvaise réputation de Lilith, au point que tant de gens d’Eglise réclamaient dans leurs litanies « qu’elle s’en aille », « jurait sa mort », même des mages, certes d’obédience chrétienne, s’exclamaient : « Va-t-en, Lilith, hors d’ici, retire-toi ! ». Nous connaissons mieux aujourd’hui son origine, que certains situent en Mésopotamie, mais qui peut aller jusqu’en Inde antique. Nous savons sa parenté directe avec le plan des succubes puisqu’elle en est la Reine, que Pan (Priape) en est le Roi. Attributions accordées à l’époque la plus libertine du moyen-âge, lors du millénaire. La culture de cette époque n’étant cependant pas diffuse comme aujourd’hui, seuls des moines, chanoines, prêtres, étudiaient des livres kabbalistiques, donc ce sont eux qui connurent cette entité si particulière qu’ils remirent au goût du jour de ce moyen-âge encore converti au culte de saint Foutin (Priape). C’est que la démone correspondait parfaitement à un besoin social qui concernait la liberté des mœurs. On vit alors, c’est à peine croyable, qu’à la place de l’actuelle Vierge Marie, ce fut des statues représentant une Lilith qui furent exposées. Son culte concernait la prostitution sacrée en même temps que la science des démons incubes et succubes. Puis, avec le temps, celles et ceux qui vinrent déposer des « vœux » pour elle, réclamèrent l’impuissance pour un mari adultérin, au contraire une ardeur virile pour un nouvel amant, une vengeance pour une maîtresse indélicate : des demandes toujours plus violentes, et l’on garantissait que Lilith satisfera la demande. La déviance suivant son chemin pervers, bientôt ce furent des sollicitations hardies qui s’amoncelèrent sur l’autel : des époux réclamèrent des femmes nymphomanes et vices, des femmes mariées de force exigèrent la mort de l’époux, une nouvelle vie avec un amant. A l’inverse, des belles vouées au culte de Priape invoquèrent Lilith de pouvoir jouer les Messaline, abuser des mâles et les épuiser en même temps qu’elles vidaient leur compte en banque. Le prêtre était catégorique : « Sainte Lilith pourvoira à votre demande ! »

 


Lorsque l’heure dans le cours de l’Histoire imposa à ses prêtres de pratiquer dans la clandestinité, ils pratiquèrent des Messes Noires, sur lesquelles devait planer un silence mais ou pouvait paradoxalement s’exprimer la débauche. Asmodée hantait les lieux, il regardait à travers les yeux du Bouc exposé à la place du Christ ; Lilith, figurée d’abord par une jeune fille, était connue pour être son épouse. Au point que, lié à la nature androgyne du démon, le Bouc représenta bientôt autant Lilith qu’Asmodée, un sexe féminin étant imbriqué au milieu du front, le phallus sur ou sous le voile posé sur ses jambes. Comme l’Antiquité imposa le couple original de Vénus accompagnée d’un fils malicieux armé d’un carquois rempli de flèches influentes, Cupidon (Eros), le monde ténébreux des démons connut Lilith et Asmodée. Tantôt dans le temple de la première, Asmodée logeait en assistant ; tantôt dans le temple du second, Lilith était une maîtresse ou une servante.

 

On connaît de Vénus un côté lumineux, un côté sombre, que les initiés nomment « Hillel » ou « Heylel ». Normalement, ce nom est celui de Lucifer. Son orthographe chaldéenne « Hé – Lamed – Lamed » met en évidence ces deux caractères « Lamed » qu’on trouve dans « Lilith ». Ce qui laissa croire à certains que sous son aspect féminin, « Hillel » était Lilith. Déjà incarnation de la Lune Noire, elle pouvait bien être aussi « Vénus noire » ; conjurée non pas comme les autres divinités féminines pour la fécondité, mais essentiellement pour des sortilèges concernant les mœurs, libertinages, « vœux » luxurieux et maléfiques. « Lamed » signifiant « l’instruction », Lilith se présente toujours comme « L’Initiatrice », la « Maîtresse », la « Dominatrice ».

 

La fille placée devant Asmodée, sa mère devant Belphégor, on ne la voit plus quitter l’emblème priapique. De plus, utilisée pour des rituels de vengeance, elle revêt l’aspect sombre face au jouisseur invétéré toujours en érection. De cela, Priape (Pan) devint « le maître des incubes », elle, « la maîtresse des succubes ».      

 

Selon le principe « qu’il faut donner quelque chose de soi (sacrifice) pour obtenir quelque chose (de la Divinité invoquée), les femmes souhaitant du mal pour d’autres s’offraient luxurieuses à Asmodée comme à Lilith. On disait que le « diable boiteux » accepterait d’agir à condition que celle qui lui faisait la demande se donne à « Lui ». Le prêtre insistait sur ce point : « Que donneriez-vous pour que le démon accède favorablement à votre « vœu » et l’accomplisse ? Un don, un bien, un gibier, un holocauste ? Pourquoi livrer de la chair morte à Asmodée, Lui qui l’aime tant sensuelle ? » ; de plus, le mage abonde dans ce sens, « le sacrifice doit être, dans la mesure du possible, au moins égale à la demande ». Tandis qu’il tente à l’impudeur, le prêtre fait quelques pas vers le tabernacle et sort l’objet oblong sacré disant : « Le voici Asmodée, dans toute sa Gloire ! » La femme a compris, c’est elle qui s’offre physiquement à son démon, telle offrande mérite bien que le démon accomplisse son « vœu ».

 

« Parmi les cas les plus croustillants se trouve celui de la Voisin – de Montespan. Le 22 août 1680, la fille de la Voisin révèle au cours d’un interrogatoire avoir assisté à deux messes sur l’ordre de sa mère. Le prieur, revêtu de sa chasuble, officiait sur le ventre d’une femme complètement nue, la tête renversée, les jambes pendantes. Le Christ sur l’estomac, le calice sur le ventre, la cérémonie se déroulait jusqu’à l’élévation où le but de l’envoûtement était dit à haute voix. Il s’agissait là d’une opération simple, et, pour de plus prompts résultats l’assaisonne-t-on quelque peu ainsi que le déclare l’abbé Guibourg d’après Sagot : « Il a fait chez la Voisin, revêtu d’aube, d’étole et de manipule, une conjuration en présence de la des Œillets qui prétendait faire un charme pour le roi et qui était accompagnée d’un homme et qui lui donna la conjuration, et comme il était nécessaire d’avoir du sperme des deux sexes, des Œillets ayant ses mois n’en put donner mais versa dans le calice de ses menstrues et l’homme qui l’accompagnait, ayant passé dans la ruelle du lit avec lui Guibourg, versa de son sperme dans le calice. Sur le tout la des Œillets et l’homme mirent chacun d’une poudre de sang de chauve-souris et de la farine pour donner un corps plus ferme à toute la composition et après qu’il eut récité la conjuration, il tira le tout du calice qui fut mis dans un petit vaisseau que la des Œillets ou l’homme emporta ». (Jacques Bersez – Lucifuge Rofocale)


 

Le versement des menstrues et du semen mérite un ajout. C’est Francis King, dans son ouvrage « Esotérisme et sexualité », qui rappelle le but de la cérémonie eucharistique : « Rien de surprenant à ce que le miracle attribué à la messe – la transformation mystique de la substance du pain et du vin en celle des vrais corps et sang du Christ -, quotidiennement accompli par le prêtre, ait conduit le peuple à croire en une vertu magique de la cérémonie et qu’un prêtre pouvait utiliser ses pouvoirs de transsubstantiation pour parvenir à ses propres fins. Il avait, entre autres, le pouvoir de célébrer la messe dans un but de mort, de convoitise sexuelle ou d’appétit matériel. Loin de se limiter à un public illettré, cette croyance touchait un grand nombre de membres du clergé séculier, disons même la majorité ». Ainsi, le miracle est celui où le pain devient la chair de l’entité invoquée, le vin son sang. Des cultes priapiques utilisaient le phallus au lieu du pain. Mais il fut logique, pour ces mêmes dévots, qu’au lieu de la nourriture celui qui demande se servit de quelque chose de plus intime à lui, de façon à donner à la Messe Noire plus de conviction, plus de passion, pour un résultat le plus efficace. La référence aux cultes antiques phalliques est naturellement évidente même si c’est sans doute faux, anciennement, ce type d’exercices mélangeait à ses dogmes la prostitution, décrite d’abord « sacrée » mais finalement honteuse, pitoyable et finalement condamnable. Là, les participants étaient tous volontaires, la Messe Noire se passait en lieu fermé, et vu le nombre des fidèles, en « vase clos ». De fait, on assista à des conjurations secrètes où, lors de l’Eucharistie, au lieu du phallus artificiel, l’assistant donna son propre organe sexuel ; au lieu du vin, la femme livra son corps. Et, si acte charnel il y eut, il le fut dans les fumées d’encens appropriés, tandis que le prêcheur conjurait tel démon ou démone, devant sa représentation, avec tous les fétiches sacrés correspondant à sa nature. Quant à l’orgasme, du mâle comme celui de la femme, aucun des deux participants ne le devait à l’autre mais seulement au démon ou démone présent sur les lieux.


 

Pour davantage de crédit, plus de théâtralité, propice à l’action magique, les assistants ou acolytes portaient parfois des masques, des sortes de grosses têtes de la taille d’un potiron et qui figuraient une face hideuse, celle des démons invoqués au cours de la Messe Noire. Ce n’était pas une nouveauté : au cours des Bacchanales, des Bacchantes pratiquaient le port du masque, les prêtres aussi ; c’est pour cela que le déguisement est autant un exercice incontournable de son édulcoré héritier Carnaval. Le prêtre lui-même, vêtu de ses atours religieux, prenait entre ses mains cette grosse tête factice du démon invoqué, en reprenant la formule égyptienne : « Asmodée, je suis toi, tu es moi ; fais l’encensement ». La femme, étendue nue sur l’autel, tatouée des signes magiques, s’impressionnait devant ce monstre priant devant elle, tandis qu’il dessinait un pentagramme dans l’air aux quatre points cardinaux de son corps sensuel.


 

Parfois, c’est un homme qui vient dans pareil endroit payer une Messe Noire pour des demandes charnelles, coucher avec une fille qui ne veut pas, gagner les faveurs d’une voisine réticente, rendre une femme vicieuse, tromper son épouse sans qu’elle s’en aperçoive jamais ; mais aussi pour venger une femme qui l’a quitté, trompé, abusé, couché avec des amants plus jeunes et plus virils que lui, volé son argent, etc. Les « vœux » ne connaissent point de limite. Ou même « gagner beaucoup d’argent pour entretenir toutes les femmes que l’on veut avoir pour maîtresse et les combler ». Pour cela, il faut s’offrir en sacrifice, toujours pour Asmodée, dont l’office est assuré par Sainte Lilith. L’homme conjure la reine des succubes de lui être favorable dans la demande qu’il lui fait et va même jusqu’à lui réciter la prière maudite : « 

 


Notre Mère qui est en Enfer,

Que ton nom soit sanctifié,

Que ton règne de luxure vienne,

Que ta volonté soit faite

Sur la Terre comme en Enfer.

Accorde-nous aujourd’hui tes indulgences.

Pardonne-nous nos abstinences comme nous te dévouons nos sacrifices.

Soumets-nous à ta luxure et ne nous délivre pas de ton mal.

Car tu es le Royaume et le Pouvoir et la Gloire pour toujours.

 

Je te salue Lilith, pleine d’outrage,

Mère des Lilis et Lilin, des élus qui sont tes esclaves,

Le Bouc est avec toi.

Tu es bénie entre toutes les démones,

Et Taniniver* le fruit de tes entrailles.

Sainte Lilith, Reine de Sodome,

Maudissez nos âmes errantes,

Maintenant et jusqu’à l’heure de notre mort.

Aum ou Amen.


  

On prétend que les sorcières de ce temps détenaient le don de pouvoir faire disparaître le membre viril des mâles, ce qu’ils appelaient comme opération, le « glamour ». Ce même sortilège était pratiqué, selon saint Augustin, dans la ville de Sodome. S’agissait-il d’une vraie castration, que le mâle était privé de son organe génital ou plutôt du problème d’impuissance ? Ou, s’il était question d’une vision, que l’homme ne voyait plus ce qui existait ou au contraire voyait ce qui n’était plus, on parlait de « fascination ». Quant à la « sorcellerie », il s’agissait d’un rapport physique entre un homme et une sorcière, c’est-à-dire ici une femme ayant connu un succube. Ou bien, pire, une ingénue offerte au démon, que celui-ci chevauchait hardiment, qu’un homme honorait ensuite faisant ainsi l’amour avec le succube. Dans chacun de ces cas, la figure obsessionnelle de sainte Lilith s’imposait. Elle était capable de réaliser chacun de ces charmes : c’est pourquoi elle devint tant maudite, jugée repoussante au point de l’envoyer errer au fond des enfers.

Par Jacques Moritz - Publié dans : occulte - Communauté : Sorcellerie Sciences Occultes
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