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(* La « tradition chrétienne » en ses débuts est exempte de Lilith. Les Évangiles et le Nouveau Testament n’en parlent pas. C’est tardivement qu’elle apparaît sans doute sous l’influence des traductions de la Bible et des contacts avec les Juifs de la diaspora. Gerbert d’Aurillac l’aurait rencontrée une nuit en Auvergne. Elle lui aurait donné son corps et ses connaissances magiques. Grâce à elle, il est devenu Archevêque de Reims, puis de Ravenne, puis pape sous le nom de Sylvestre II (999-1003). Ayant vécu les terreurs de l’an Mil, il se serait confessé avant sa mort et aurait pu aller au ciel.
Les démonologues du Moyen Âge et de la Renaissance, dans leur énorme littérature, écrivent beaucoup sur Lilith, qu’ils ont l’air de bien connaître. Ils mélangent toutes les traditions, en particulier ils amalgament le mythe gréco-romain et celui de la religion Assyro-babylonienne. Lamia, fille de Belos (cf. Bel et Adam-Bélia) et de Lybia, reine de Lybie, est la reine des Lestrygions anthropophages qui dévorèrent les compagnons d’Ulysse. Elle est aimée de Zeus, et Héra jalouse tue tous ses enfants sauf Scylla qui avait des chiens autour des aînés et qui s’installe face à Charybde. En compensation elle a le pouvoir de tuer tous les enfants des autres. Elle est aidée par les Pharées, au derrière d’ânesse et par les Empuses, qui sucent le sang des jeunes hommes et dont on ne se sauve qu’en les insultant et en les traitant de putes. Et J. Bril approche Lilith, de Gorgone, de Méduse, des Grées qui n’avaient qu’un œil pour trois, des sphinx, des sirènes, de la Lorelei, etc. (Marc-Alain Descamps - Lilith ou la permanence d’un mythe.)
Démone Lilith est bannie des enceintes religieuses, honnie par les mystiques de tous les horizons, priée « de se retirer » : « Va-t-en ! » lui lancent des prêtres, des magiciens, car elle fait « du mal aux enfants, qu’elle tue, qu’elle déteste* », aux femmes, elle les « empêche de pouvoir procréer ». « Honte à toi, vilaine Lilith, maudite sois-tu, c’est pourquoi tu viens forcément des enfers ». Elle aussi, doit-elle tirer sa mauvaise réputation des « vœux » qui lui ont été adressés par des femmes et des hommes au temps du premier moyen-âge ? Très sûrement. C’est même davantage de cette époque troublante que des temps antiques qu’elle tire sa si malfaisante réputation. Jadis, la divinité des pratiques immorales régnait en parfaite maîtresse au sein des cultes phalliques où le sexe conjuguait avec la religion d’alors. Mais au moyen-âge, ses détracteurs la figurèrent en une démone qui agissait tant pour la jouissance de ceux qui la consultaient que pour la mort d’autrui, comme Satan. Elle pouvait rendre malade un époux dont on veut se débarrasser, apporter toutes les maladies sexuelles possibles, rendre impuissant (glamour), rendre surpuissant (fascination), rendre pervers, naïf, apporter aux femmes calculatrices des hommes riches et vulnérables afin de les déposséder, ainsi de suite. Jusqu’à la mort…
(* C’est entendu dans ces fameuses cérémonies noires de la Voisin, et tant d’autres, qu’on y sacrifiait des bébés pour obtenir des faveurs des démons. Sans aucun doute, Lilith du moyen âge fut invoquée par de tels moyens, d’où cette réputation acquise aux temps macabres, qui l’accable et fait d’elle une entité à éloigner des enfants. Réputation qu’elle connaissait déjà dans l’Antiquité, mais plutôt pour la nature des pratiques licencieuses qui étaient faites pour lui plaire et qui interdisaient la présence d’enfants, soit parce que ces lieux confinés devinrent privés réservés à quelques initiés triés sur le volet.)
Nombreuses sont les hypothèses émises pour savoir quand
Lilith a fait son entrée dans le panthéon chrétien mais l’Eglise de l’an 1000 avait tant besoin d’une sainte qui aide à la virilité des mâles et à l’impudicité des femmes qu’ils prirent celle
qui, à leur connaissance, put le mieux incarner ce rôle. Les moines étudiants avaient remarqué que tout dieu païen avait une parèdre dont une qualité première était le goût pour la débauche et le
pouvoir érotique : Seth
était accompagné d’Astarté, Shivâ connaissait la toute belle Parvâti, Kâma de Râti divinité du Désir, Bacchus de Vénus, Horus d’Hathor, Bel d’Ishtar, ainsi de suite… Les dieux païens étaient
toujours entourés des plus belles divinités féminines. Alors, du temps où l’on fit de Priape un saint-Foutin, on n’hésita point d’incarner Lilith en une sainte - que la Vierge Marie remplacera
plus tard -, Astarté par là, etc… En outre, elle est la reine des succubes ; et l’on peut penser raisonnablement que si nombre de religieux ont combattu tant qu’ils pouvaient ces démons capables de
forniquer avec des humains, c’est parce que d’autres prêtres dits « défroqués », présents dans ce temps du moyen-âge où la
luxure régnait même dans les églises, les abbayes, les lieux saints, les appelaient, les conjuraient, les convoquaient pour des opérations de magie moyennant un commerce charnel. Les larves
sexuelles pullulaient jusque dans les murs et chaque mystique qui conjurait en vue d’obtenir un gain favorable leur offrait son corps. Tous les sorciers doués dans l’art de la Goétie
l’enseignaient, « il
faut sacrifier quelque chose de soi à une entité du plan supérieur (subtil) pour qu’en échange, il réalise votre « vœu » ».
Eliphas Lévi écrit dans son sujet sur le pentagramme : « C’est l’étoile des mages ou le bouc maudit de Mendès… C’est l’initiation ou la profanation ; c’est Lucifer ou Vesper, l’étoile du matin ou du soir. C’est Marie ou Lilith ; c’est la victoire ou la mort ; c’est la lumière ou la nuit ». (Eliphas Lévi – Dogme et rituel de haute magie) Il met bien côte à côte Marie et Lilith, laissant entendre que l’une est une sainte, l’autre une démone ; seulement, nous le savons bien désormais, les démones d’après la tragique période de l’Inquisition étaient les saintes d’avant. D’où l’évidence qu’il exista sûrement, dans certaines églises du premier moyen âge, une sainte Lilith. Jacques-Antoine Dulaure précise cette folie qu’au lieu des statues des saints actuels, on voyait les mêmes l’organe génital dressé et exhibé. Il est alors possible de croire que sainte Lilith exhibait ses parties intimes, d’où son caractère qu’on lui affuble toujours, « désinvolte, débauchée et impudique ». On plaçait sa statue, telle Vénus sortant des eaux, dans la cour des Abbayes du premier moyen âge. L’auteur de « Dogme et rituel de haute magie » ajoute : « Les fils ne sont délivrés de Lilith qu’en inventant dans la religion du fils, la Sainte Vierge. Marie est la bonne Mère, l’antithèse de Lilith (vierge toujours inassouvie). Elle nous le prouve en écrasant de son talon la tête du serpent, qui est Lilith ». Encore une fois, Lilith est évoquée en même temps que la Vierge Marie, comme pour confirmer que la dernière s’était substituée à la première… pour des raisons évidemment liées aux pratiques luxurieuses exercées pour des raisons dites religieuses.
Comme le païen romain Priape a évolué en un saint Foutin du temps du premier moyen âge, Lilith, nom lié à la « lumière » (lux) comme « Lucifer », a pu évoluer en « lusine » (Messalina ; Melusina), proposition servant de racine. C’est ainsi que nous trouvons une sainte Lucie originale : « Dans un petit couvent d’anciens ermites, situé à Gironet, près de Sampigny, était invoqué par les femmes stériles un saint Foutin*, qui jouissait de beaucoup de réputation. Non loin de ce couvent se trouvait, sur la hauteur d’une montagne, un couvent de Minime, sous l’invocation de sainte Lucie, que les femmes stériles invoquaient aussi pour devenir fécondes. Anne d’Autriche, épouse de Louis XIII, y alla en pèlerinage ». (Jacques-Antoine Dulaure – Histoire abrégée des différents cultes)
(* On peut ajouter ici que Priape fut nommé aussi « Mutinus Tutinus », jusqu’à « Mutinus Festus », ce dernier nom ayant aidé à former celui de « Futinus », origine probable de « Foutin ». « Mutinus » signifiait « un homme fortement membré ».)
Alain Boureau, dans « Satan hérétique », évoque Santa Lucia en Italie à l’occasion d’une anecdote surprenante : « Mais les cas de possession ne disparaissent pas pour autant. Ils prennent des accents particuliers, comme en témoigne l’enquête sur Nicolas de Tolentino (1245-1305) : les possédées du couvent de Santa Lucia invoquent et appellent à l’aide le démon Bélial, comme dans un pacte conclu avec lui ; actives et non plus passives, elles se livrent à des gestes démoniaques qui sont l’inverse des actes chrétiens ; enfin, ces possédées voient des démons-revenants, qui sont des personnes jadis brûlées pour leurs méfaits, des hérétiques ou des morts sans confession. S’observent ainsi la présence renouvelée des démons dans les cœurs et les corps des hommes, et de nouvelles formes de possession qui associent Satan aux revenants, au moment même où Jean XXII redéfinit les rapports entre la magie, l’hérésie et la démonologie. (Alain Boureau ; Satan hérétique ; éditeur Odile Jacob)
« Lucie » dérive de « Lux », « lumière », et l’on sait par ailleurs qu’un nom oriental de « Lilith » fut « Pramlochâ », « lochâ » signifiant « œil », évoluant en « loxa », proche de « lux », autant que « l’œil est lié à la lumière ». Pramlochâ est une « hypnotiseuse ». Michel Pastoureau, dans son ouvrage « Une histoire symbolique du moyen âge occidental » (Seuil - La librairie du XXIe siècle 2004), livre qui rassemble trente ans de travaux consacrés à la symbolique médiévale, raconte que « pour la cécité ou les maux oculaires, on évoque saint Augustin en Allemagne (die Augen), on sollicite sainte Claire en France et enfin sainte Lucie en Italie (lux, lucis : la lumière) ». Sainte Lucie, après l’Inquisition, obtint une nouvelle virginité et ne s’occupa plus de luxure mais seulement de problèmes de vue. La même Sainte Lucie d’avant l’Inquisition, on l’a lu plus haut, faisait percevoir aux femmes et aux hommes ces incubes succubes qui venaient les posséder, les prendre et les chevaucher durant des heures.
Sainte Walburge, selon certains auteurs, aurait eu des affinités avec Priape. « Abraham Golnitz, rapporte Jacques-Antoine Dulaure, dit que la figure du Priape se voit à l’entrée de l’enceinte du temple de sainte Walburge, dans la rue des Pêcheurs, et au-dessous de la porte de la prison publique. C’est une petite statue en pierre, haute d’environ un pied, représentée les mains élevées, les jambes écartées, et dont le signe sexuel est entièrement disparu. « On fait, dit-il, beaucoup de contes sur la cause de cette disparition ; et l’on parle aussi de l’usage où étaient les femmes stériles de racler la partie qui manque à cette statue, et de prendre en potion la poussière qui en résultait, dans l’intention de devenir fécondes ».
« Saint Augustin (Civit. Dei, lib.4, chap.11) a complété le catalogue des divinités obscènes. On remarque « Jugatinus », qui détache la ceinture virginale des la jeune épouse ; « Volupia », qui excite à la volupté ; « Stimula », qui stimule les désirs de l’époux ; « Strenia », qui lui donne la vigueur dont il a besoin ; et ce grand saint n’oublie pas, dans sa nomenclature, « Mutinus » et « Tutinus ». Il dit ailleurs que le dieu « Liber » (Bacchus) est ainsi nommé parce que, dans l’action, il procure aux hommes qui l’invoquent l’avantage d’une émission reproductive. « Libera », qu’il croit être la même que Vénus, accorde la même faveur aux femmes : c’est pourquoi on place dans le temple de Liber la figure du sexe masculin, et celle du sexe féminin dans celui de Libera ». Libera a des ressemblances avec Lilith.
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