Samedi 15 août 2009 6 15 /08 /Août /2009 11:46

Un aparté concernant le Marquis de Sade s’impose. S’étant fait une vocation de combattre la religion, il se dit athéiste, n’aborde jamais la question de Satan religieusement. Que ce soit clair définitivement, en sa qualité de parfait naturaliste, Sade ne porte aucun intérêt à Satan et qu’il soit certain que c’est réciproque. Le Prince des Ténèbres l’a bien moins inspiré que les barreaux de sa prison et les mœurs épouvantables de son époque et de la précédente. Sa fantasmagorie contient de violences celles qu’il aurait aimé avoir pour se libérer de ses cages mentale et physique, le sang et les larmes ne sont pas d’Eros. Le Marquis ne conte pas d’érotisme mais d’une vengeance contre les puissants qui l’entourent et qu’il ne peut exécuter autrement que par la plume. Au fil des pages de ses livres, sa prétendue imagination débridée laisse une mise en scène des plus répétitives, les personnages ont beau changer, le fantasme reste obsessionnellement le même : cet homme-là a tué cent fois Eros. Logique aussi qu’il ignore Satan puisque s’il s’était avisé de donner la moindre idolâtrie pour l’Adversaire, il aurait justifié la raison d’exister de la religion catholique, ce qu’il ne voulait surtout pas. Enfin, s’il a voulu rendre à l’hédonisme son droit d’exister et de vivre librement, c’est loupé, car, pour le coup, les disciples d’Eros passent pour des fous dangereux. Nous sommes à cent lieux du plaisir. Une folie est qu’il traita les femmes dans ses écrits de la même façon que ceux qui ont rédigé le « Malleus Maleficarum » en 1486, ses ennemis, ont fortement influencé de le faire : un comble ! Une autre folie, lui qui fait parler les héroïnes de ses écrits, est si écarté de la condition féminine au point que lorsqu’il les fait dialoguer, elles s’expriment avec les mêmes mots que ceux employés habituellement par le genre masculin. Autant d’aspects qui l’éloignent définitivement d’un quelconque satanisme – Vénus-Satan-, où la femme règne d’égal à égal avec le mâle, et même beaucoup plus. Alors pourquoi s’occuper de Sade ? Seulement pour ses sources dont il se servit pour réaliser certaines de ses scènes comme celles des deux Messes Noires qui ne disent pas leur nom, et heureusement, car l’objet et le but de ces cérémonies lui ont totalement échappé. Nous tenterons de « rattraper le coup ».  

 

Ce faisant, comme c’est le cas pour « Là-bas » de Huysmans, des scènes dans certains écrits ont été inspirées par des événements anciens à son heure et qui concernèrent les arcanes de Satan. Après l’Inquisition, il n’était pas bon pour les adeptes du Diable de lui porter haut et fort leurs fidélités* ; aussi, les plus initiés, toujours épris de libertinage mais surtout croyant fermement à la pratique magique, créèrent clandestinement des sociétés secrètes où des messes glauques et douteuses purent être pratiquées. Assurés d’être là à l’abri de tout flagrant délit, ces initiés conjuguèrent dans leurs offices le rituel de la messe catholique avec leur dévotion lubrique pour le sexe. Surprenant mélange mais idéal pour appeler à eux les démons dont ils réclamaient des interventions favorables pour accomplir leurs « vœux ».

 

(* L’Inquisition pousse à la pratique clandestine, la terreur engendre la crainte du culte maudit, les dieux antiques sont déclarés morts au fond des cimetières ; on impose le Christ par la terreur, la torture et le bûcher ; et puisqu’on l’impose, alors il sera blasphémé. Pas dans les cérémonials officiels, pour éviter toute délation, mais dans ceux pratiqués au fond des salles obscures, des cryptes aménagées, qu’on nomme, pour les dédier au Diable, le « Sanctum Regnum »… Celui qu’on leur contraint de glorifier dans l’amour et la foi devant l’autel de la grande salle du rez-de-chaussée sera mille fois souillé dans les aménagements secondaires, faiblement éclairés, fera partie malgré lui des scènes de débauches, tant pis ; et toutes les pratiques sacrées d’en-haut seront inversées en bas. Ainsi l’on continuera d’invoquer Satan (Priape – Seth – Anubis) en même temps qu’on mènera au simulacre indécent chaque exercice du rituel catholique. Donnant, donnant. Comme l’écrit Jules Michelet dans « La sorcière »*.

(* « Il faut dire les « Sabbats ». Ce mot évidemment a désigné des choses fort diverses, selon les temps. (…) Ce n’était guère alors qu’une grande farce libidineuse, sous prétexte de sorcellerie. (…) Encore jusqu’en l’an 1000, ses nocturnes sabbats ne sont qu’un reste léger de paganisme. De son côté, l’Eglise lui est presque fermée par la différence des langues. En 1100, les offices lui deviennent inintelligibles. Des Mystères que l’on joue aux portes des églises, ce qu’il en retient le mieux, c’est le côté comique, le bœuf et l’âne… (…) Mais la pierre du tombeau retombe en 1200. Le pape assis dessus, le roi assis dessus, d’une pesanteur énorme, ont scellé l’homme. Pour qu’ils prissent la forme étonnante d’une guerre déclarée au Dieu de ce temps-là, il faut deux choses, non seulement qu’on descende au fond du désespoir, mais que tout respect soit perdu. Cela n’arrive qu’au quatorzième siècle, sous la papauté d’Avignon et pendant le Grand Schisme, quand l’Eglise à deux têtes ne paraît plus l’Eglise, quand toute la noblesse et le roi, honteusement prisonniers des Anglais, exterminent le peuple pour lui extorquer leur rançon. Les sabbats ont alors la forme grandiose et terrible de la « Messe Noire », de l’office à l’envers, où Jésus est défié, prié de foudroyer, s’il peut. (…) Pour comprendre ce qu’elles étaient, ces colères, il faut se rappeler que ce peuple, élevé par le clergé lui-même dans la croyance et la foi du miracle, avait attendu, espéré un miracle pendant des siècles, et jamais il n’était venu. Il l’appelait en vain, au jour désespéré de sa nécessité suprême. Le ciel dès lors lui parut comme l’allié de ses bourreaux féroces, et lui-même féroce bourreau. De là la « Messe noire » et la « Jacquerie » ». (Jules Michelet – La sorcière))

 

C’est l’heure du chanoine Docre… Lui-même qu’on obligea à pratiquer avec le Christ, il officia sur ordre, mais en secret, devant un parterre sélectionné, il exerça en blasphémant, abusa de luxure durant l’Opus, fit partager au « crucifié » ses excès. Dès lors, la Messe Noire dédiée à Satan devint un florilège des meilleures pratiques scandaleuses contre le Christ.)  

 

On trouve ainsi un dialogue étonnant dans « Juliette ou les prospérités du vice », qui prête à la pornographie, mais qui prend sans aucun doute sa source dans une cérémonie satanique d’introduction du néophyte dans une société secrète dont le Diable fut l’Idole ; des loges pour libertins davantage que pour des sorciers ; ceci étant parfois vrai, parfois pour éviter toute répression. Comme dans toute enceinte initiatique, les postulants se voient contraints, lors de leur cérémonie d’initiation, de réciter avec leur Maître un dialogue que l’on appelle « catéchisme ». Celui qui est livré ici porte haut la luxure et bien peu la mystique ; mais il n’y a pas à douter une seconde que le Diable en personne y trouvait matière à satisfaire son orgueil lorsqu’il se rendait sous la forme d’un vent dans ces lieux où les hommes l’adoraient :  

 

« C’était une fort belle femme de trente-cinq ans qui présidait ; elle était nue, magnifiquement coiffée ; ce qui l’entourait au bureau était également nu : il y avait deux hommes et une femme. Plus de trois cents personnes étaient déjà réunies et nues : on enconnait, on se branlait, on se fouettait, on se gamahuchait, on se sodomisait, on déchargeait, et tout cela dans le plus grand calme ; on n’entendait aucune autre espèce de bruit que celui nécessité par les circonstances. Quelques-uns se promenaient doubles ou seuls ; beaucoup examinaient les autres, et se branlaient lubriquement en face des tableaux. Il y avait plusieurs groupes, quelques-uns même formés de huit ou dix personnes ; beaucoup d’hommes seuls avec des hommes ; beaucoup de femmes entièrement livrées à des femmes ; plusieurs femmes entre deux hommes ; et plusieurs hommes occupant deux ou trois femmes. Des parfums extrêmement agréables brûlaient dans de grandes cassolettes et répandaient des vapeurs enivrantes qui plongeaient, malgré soi, dans une sorte de langueur voluptueuse. (…) Au bout d’un instant, la présidente se leva et prévint, à voix basse, qu’on lui prêtât, quand on pourrait, un moment d'attention. Quelques minutes après, tout le monde m’entoura ; (…) la présidente me fit monter sur une estrade en face d’elle ; et là, séparée par une balustrade de toute l’assemblée, elle ordonna que l’on me mît nue : deux frères servants arrivèrent, et, en moins de trois minutes, il ne me resta pas un vêtement sur le corps. J’avoue qu’un peu de honte s’empara de moi, lorsque les frères, en se retirant, m’exposèrent absolument nue aux yeux de l’assemblée, mais les nombreux applaudissements que j’entendis me rendirent bientôt toute mon impudence.
     Telles furent les questions que m’adressa la présidente ; j’y joins mes réponses :
    - Promettez-vous de vivre éternellement dans les plus grands excès du libertinage ?
    - Je le jure.
    - Toutes les actions luxurieuses, même les plus exécrables, vous paraissent-elles simples et dans la nature ?
    - Je les vois toutes comme indifférentes à mes yeux.
    - Les commettriez-vous toutes au plus léger désir de vos passions ?
    - Oui, toutes.
    - Protestez-vous de vous conformer exactement à tout ce qui vous a été lu par votre marraine dans les statuts de notre Société ? Et vous soumettez-vous aux peines portées par ces statuts, si vous devenez réfractaire ?
    - Je jure et promets tout ce qui est contenu dans cet article.
    - Êtes-vous mariée ?
    - Non.
    - Êtes-vous pucelle ?
    - Non.
    - Avez-vous été enculée ?
    - Souvent.
    - Foutue en bouche ?
    - Souvent.
    - Fouettée ?
    - Quelquefois.
    - Comment vous appelez-vous ?
    - Juliette.
    - Quel âge avez-vous ?
    - Dix-huit ans.
    - Vous êtes-vous branlée avec des femmes ?
    - Souvent.
    - Avez-vous commis des crimes ?
    - Plusieurs.
    - Avez-vous attenté à la vie de vos semblables ?
    - Oui.
    - Promettez-vous de vivre toujours dans les mêmes écarts ?
    - Je le jure.
     (Ici de nouveaux applaudissements se firent entendre.)
    - Ferez-vous recevoir à la Société tous ceux qui vous tiendront par les liens du sang ?
    - Oui.
    - Promettez-vous de ne jamais trahir les secrets de la Société ?
    - Je le jure.
    - Promettez-vous la complaisance la plus entière à tous les caprices, à toutes les lubriques fantaisies des membres de la Société ?
    - Je la promets.
    - Qu’aimez-vous le mieux, des hommes ou des femmes ?
    - J’aime beaucoup les femmes pour me branler, infiniment les hommes pour me foutre.
    (Cette naïveté fit éclater de rire tout le monde.)
    - Aimez-vous le fouet ?
    - J’aime à le donner et à le recevoir.
    - Qu’aimez-vous le mieux des deux jouissances qui peuvent être procurées à une femme : celle de la fouterie en con, ou celle de la sodomie ?
    - J’ai quelquefois raté l’homme qui m’enconnait, jamais celui qui me foutait en cul.
    (Il me parut que cette réponse faisait aussi le plus grand plaisir.)
    - Que pensez-vous des voluptés de la bouche ?
    - Je les idolâtre.
    - Aimez-vous à être gamahuchée ?
    - Infiniment.
    - Et gamahuchez-vous bien les autres ?
    - Très moelleusement.
    - Vous sucez donc aussi des vits avec plaisir ?
    - Et j’en avale le foutre.
    - Avez-vous fait des enfants ?
    - Jamais.
    - Protestez-vous de vous en abstenir ?
    - Le plus que je pourrai.
    - Vous détestez donc la progéniture ?
    - Je l’abhorre.
    - S’il vous arrivait de devenir grosse, auriez-vous le courage de vous faire avorter ?
    - Assurément.
    - Votre marraine est-elle munie de la somme que vous devez payer avant que d’être reçue ?
    - Oui.
    - Êtes-vous riche ?
    - Immensément.
    - Vous n’avez jamais fait de bonnes œuvres ?
    - Je les déteste.
    - Vous ne vous êtes livrée à aucun acte de religion depuis votre enfance ?
    - A aucun.
Clairwil remit aussitôt entre les mains du secrétaire la somme convenue, et elle prit un papier que l’on m’ordonna de lire à haute voix. Ce papier imprimé avait pour titre : Instructions aux femmes admises à la Société des Amis du Crime… » (Marquis de Sade – Juliette ou les prospérités du vice)

 

On retrouve ici de nombreux préceptes chers aux antiques Gnostiques, un hédonisme qui plaît au divin Priape. Comme dit plus haut, c’est le même dialogue question-réponse, l’humour en moins, le même catéchisme qu’on trouve à la cérémonie d’initiation du néophyte ou profane au culte de Satan.

 

Le premier moyen âge nous convaincrait bien que l’art magique soit la science des imposteurs, une fumisterie lucrative mise au dépens des ignorants ; si nous ne savions pas, heureusement, que ses origines dépassent cette époque, et que son influence perdure auprès des hommes « depuis que le monde est monde ».

Par Jacques Moritz - Publié dans : occulte - Communauté : Sorcellerie Sciences Occultes
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