eros666
(suite du
chapitre "Des filles lascives qui font venir le Diable")
Souillé par les attaques portées par les « immondes Esprits infernaux », comme les appelaient les religieux, certains, possédés par le vice, convoquaient une cérémonie particulière au bordel d’à-côté. Comme dit précédemment, toute inclinaison vers la luxure signalait la présence d’un incube perturbateur qui s’appropriait la raison d’un mâle et le condamnait à l’envie de stupre. C’était aussi senti comme un appel à ceux que Satan avait jadis charmés et qu’il les convoquait pour une union d’un genre particulier.
On
agrémentait une chambre teintée de rouge et de noir comme une représentation miniature d’un autel d’église. La pièce éclairée de cierges, on voyait sur ses murs des figures ésotériques et des
symboles, des sceaux ; parfumée de senteurs précises, et au centre, l’endroit où ce tenait celui qui s’offrait au sacrifice. Une mise en scène grotesque et répugnante commençait. Une
Maîtresse dirigeait la cérémonie secrète. On évoquait l’exorcisme sexuel.
L’exorcisme connu
consiste à chasser le démon d’un corps dans lequel il est venu loger. Cette pratique paraît nouvelle et sa technique échafaudée par les catholiques. Du temps de saint Priape, l’exorcisme se
calquait sur les séances d’art hiératique remontant depuis les Egyptiens, et certains prêtres d’antan, voulant commercer avec les démons, les exorcisaient, non pour les chasser, mais pour les
distinguer et gagner leurs faveurs par le moyen de l’orgueil.
C’est ce qui
se produisit au premier moyen âge, au grand dam de la vertu, les esprits des hommes capturés par les satyres parcourant les airs subtils devinrent leurs esclaves et durent leur obéir à leurs
moindres volontés, même celles leur rendant le plus de honte ; bien que nombreux sont les textes relatifs à ces événements attestant que les hommes, à force de se plier aux désirs des
démons, ne connurent plus ce sentiment de la honte.
Plus tard, les religieux qui durent conjuguer leur vie mystique entre leur nouvelle foi pour le crucifié et celle qu’ils conservaient pour leurs anciens saints phalliques connurent bien des troubles intérieurs au point de porter sacrilège aux objets sacrés et de les profaner au cours de leurs pratiques sexuelles, convaincus que leur mal venait de là.
Reprenons celui
qui s’offrait ainsi au sacrifice immonde, irrité par un démon sexuel. Pendant qu’on glorifiait haut l’incube pour satisfaire son orgueil, son porteur en subissait les humiliations, le
« Sanctum Regnum » se transformait en une salle des supplices, où l’on évoque la présence de « croix diagonales » (célèbre croix de saint André), des flagellations, des
insultes et tout un langage très obscène*.
(* Normal dans un monde sans morale… ou plutôt, que la morale dominant toute décision, celle-ci augmente la formule : « Trop de morale tue la morale » ; ce qui fut le cas. Dans cette société, on le sait grâce aux historiens contemporains, on viole gratis, on tue sans risque, on commet des rapts et l’on obtient des médailles… On empoisonne avec des titres, on est riche par la tricherie et pauvre par trop d’honnêteté.)
C’est ici que la mise en scène théâtrale vient ajouter au délire du possédé pour que l’opération magique lui soit bénéfique. Un homme était choisi pour interpréter le Christ sur la croix. Barbu, les cheveux longs, mince (Sade rend compte d’un pareil événement dans « Juliette » mais affirme que les acteurs étaient des fous), il était attaché sur une croix, à l’exacte reproduction de la scène sur le mont Golgotha ; sauf qu’ensuite, le religieux possédé s’offrait à lui physiquement, tel un « efféminé », et savourait de pratiquer avec lui toutes les luxures insensées, convaincu de faire l’amour avec son Seigneur. Bien sûr, cela ne réussissait pas. L’excitation augmentait dans le corps du possédé et son besoin impérieux irrité par le démon lui forçait de rejeter ce Christ sans virilité.
C’est alors qu’un
deuxième acteur entrait dans la pièce après avoir ouvert le long rideau rouge sombre ou noir. C’était Satan, un homme vêtu de noir avec une longue cape, des cornes sur sa tête et tous les signes
ostentatoires du Diable*. Il portait sa marque imprimée sur son front et sur le dos de sa main. Il n’était pas choisi pour ses qualités de mage, qu’il n’avait absolument pas, la cérémonie étant
dirigée par la Prêtresse - une mère maquerelle intellectuellement supérieure, acquise à la cause satanique - mais pour sa virilité, et surtout par son thème astral qu’un mage averti lui avait
établi, et qui importait pour les positions des planètes, surtout Vénus, Mars et la Lune Noire.
(* L’Eglise
nomme cette luxure « bestialité », affirmant que c’est un « péché des plus graves » : « Tous les théologiens parlent du commerce avec le démon sous la forme d’un
homme, d’une femme, ou seulement présent dans l’imagination : ils disent qu’un tel péché doit être mis au rang de la bestialité, qu’il faut déclarer en confession : un sacrilège
consistant dans le pacte avec le démon. Il est certain que l’acte sodomique, accompli avec le démon sous la forme d’un homme, est une troisième espèce de péché. Si le démon se présente sous la
forme d’une parente ou d’une femme mariée, il y a inceste ou adultère. Les théologiens classent ordinairement parmi les actes de bestialité l’accouplement avec un démon, soit incube, soit
succube, infamie d’autant plus coupable qu’à l’infraction des lois de la nature vient se joindre le sortilège, puisqu’il y a commerce avec l’ennemi irréconciliable de Dieu. Quiconque consent à
coucher avec un démon, de même que le mari qui couche avec sa femme, commet le crime d’adultère ». (R.R.P.P. Bouvier, Clarel, Louvel - Manuel secret des confesseurs – Traité de
chasteté ; éd. Jean de Bonnot))
Parfois, ce
Satan entrait dans le lieu consacré accompagné de filles, des prostituées qui travaillaient chez la mère maquerelle ; parfois, d’autres, des passionnées du vice. Ou c’était des hommes
déguisés comme des diables, des satyres, ils confectionnaient des habits et peignaient des maquillages sur leur visage pour être les plus ressemblants à des bêtes cornues, mais à la différence du
carnaval, ils se transformaient à des jours précis et à des heures décidées par l’horoscope, portaient des signatures, des sceaux et des pentagrammes à des endroits précis de leur corps. Le
possédé du vice, voyant soudain Satan devant lui, et osant lui toucher le corps et les parties intimes, entrait dans une exaltation de joie, acceptait tous les vices de la séance, disant
d’abord : « Ah, enfin te voilà, grand démon, Grand Satan, tu vas me sauver… » Le stupre gagnait son esprit tant et tant que parfois, lorsqu’ils étaient plusieurs démons figurés, et
selon les circonstances, le possédé les appelait chacun par leur nom, ici Sabathan, ici Béchard, ici Bélial… Sytry Bitru, Furfur, Philotanus ou Zepar. Ceux qui les interprétaient devaient porter
leurs marques ostentatoires et se comporter en conformité avec le caractère qu’on leur connaissait.
Au cas où il était dit qu’un démon « apparaissait sous les traits d’une femme », comme c’est le cas pour Abalam, Béchard, Belphégor ou Gomory par exemple, c’est une fille
de joie qui apparaissait, sensuelle et débauchée, armée d’un « godemichet », mot utilisé par les gens d’Eglise ; comme en atteste l’article suivant : « (…) Il en est de
même lorsque la femme provoque en elle la volupté, soit en serrant ses cuisses l’une contre l’autre, soit en se chatouillant le clitoris, soit en s’introduisant dans la vulve un doigt ou un
instrument en bois, en os ou en caoutchouc, ayant la forme du membre viril – ce qui se dit « godemichet* ». Certaines femmes font pénétrer parfois l’engin jusqu’au col de la matrice
pour produire une plus grande jouissance ». Pour des gens pieux et moralistes, le moins que l’on puisse dire est qu’ils étaient bien informés… Car ils exigeaient la confession de ces
pratiques intimes dans ses moindres détails, que d’hypocrisie : « Il est très difficile d’interroger les pénitentes à ce point car les questions de cette nature sortant de la bouche
d’un prêtre semblent tellement obscènes qu’il lui est bien ardu de les poser sans scandaliser ». (R.R.P.P. Bouvier, Clarel, Louvel - Manuel secret des confesseurs – Traité de chasteté ;
éd. Jean de Bonnot)
(* Anciennement, on appelait ce phallus artificiel « priape », lequel, figuré par un bouc, se disait « Guedi » et futur « god » ; quant à celui qui s’offrait à lui pour le sacrifice, il ressemblait au « micheton » qui fréquente les lieux de prostitution, ou « miché », d’où « godemichet ».)
La « femme
armée d’un godemichet » est mentionnée dans le « Manuel secret des confesseurs » en 1690 à propos du « grave péché de sodomie » : « Des théologiens nombreux
disent que le pénitent est tenu de déclarer – lors de sa confession à son prêtre – si, dans l’acte sodomique, il a été agent (actif) ou patient (passif), parce qu’une chose est se laisser
volontairement polluer et autre chose participer à la pollution d’autrui, et que d’ailleurs, les rôles naturels sont gravement intervertis lorsque la femme devient agent (actif) et l’homme
patient (passif). (R.R.P.P. Bouvier, Clarel, Louvel - Manuel secret des confesseurs ; éd. Jean de Bonnot)
Sabathan, initiateur des mages,
accompagné de Philotanus, récitait des prières en inversant leur sens initial, profanait sans cesse et ouvrait le début des réjouissances. Satan le tout-puissant, ayant passé le Christ allongé
depuis un moment, soulevait sa cape noire et présentait une culotte dont l’endroit des parties génitales avait été coupé. Le Diable exhibait alors l’Idole turgescente et le possédé irrité n’avait
plus d’autre envie que celle de connaître le Maître. La Prêtresse prononçait des paroles de consécration et de dévotion au-dessus du délit. On avait pris soin de déformer les paroles des prières
catholiques afin de porter sacrilège à celui qui avait quitté les lieux depuis un certain temps. Sur les murs, ont trouvait des tableaux avec les figures des Démons et certains obsédés, sur ces
dessins, s’apprêtaient, en conjurant leur démon favori, de brûler l’encens, c’est-à-dire de déverser leur semence.
Le possédé, les yeux
étonnés, implorait : « Grand Satan, viens immoler en moi, viens sanctifier mes chairs et mon âme… » ; l’on décrit ainsi la séance, « qu’un succube influent te séduit et
ainsi te soumet afin que tu te prosternes devant lui, qu’ainsi dans cette position agenouillée la tête penchée en avant, l’arrière soit relevé parfaitement exposé car c’est là que se tient déjà
son incube, impatient de planter là profondément son dard. Donc, le succube domine, aidé par son pouvoir impressionnable, pour le service de son incube, satyre obsédé, inspirant toutes les
infamies, jusqu’à leurs réalisations. Il s’affole dans la chair et les sévices l’enthousiasment ».
On pratique
désormais, sans limite et l’esprit surexcité par la débauche, tout ce qui n’est pas soumis à la génération, la masturbation, la fellation, la sodomie et le coït interrompu. Onan est ici un roi,
Bélial le plus grand des dieux ; Asmodée est adoré derrière des miroirs sans tain où l’on voit des filles vénérer Sapho en toute impudicité avant que des hommes déguisés en satyre prennent
possession des lieux et brûlent l’encens pour ces obscènes bacchantes.
Satan était parfois accompagné d’un mâle déguisé en satyre, des cornes sur la tête, illustrant parfaitement le bouc, et censé représenter ce Baphomet. La mère maquerelle l’avait choisi sur sa virilité, pouvant sélectionner à partir des clients qu’elle recevait. On le consacrait dans le Cabinet des Iniquités et il entrait dans le Sanctum Regnum.
S’il est dit que les
démons « s’attristent en voyant les hommes insuffisamment pervers, et se désolent qu’ils ne soient pas tous damnés », c’était l’heure et le lieu pour les détromper dans leur jugement.
Le possédé acceptait désormais tous les vices suggérés par la bande, la cérémonie se transformait en une bacchanale faite d’esprits surchauffés, diablement surexcités. Les uns récitaient des
psaumes et des cantiques que d’autres jetaient ces textes par terre et crachaient dessus ou pratiquaient l’amour en les déchirant. La mère maquerelle, portant aussi les signes de Lilith sur son
front et sur sa main, participait désormais aux ébats tout en continuant d’initier le cours des événements. Des satyres avaient brisé une croix du Christ en deux et placé à l’endroit une
représentation de Priape. Certains, avec leurs bras, dessinaient des figures magiques dans l’air, au-dessus de couples faits d’hommes-boucs qui s’accouplaient frénétiquement tandis que Satan
s’affairait devant le temple de Ganymède de son possédé pour le pénétrer.
Les mages prétendent
qu’à ces instants-là, « l’excitation sexuelle et émotionnelle grandit tant, une telle « vapeur » est dégagée, qu’elle sert pour les usages occultes. Cette énergie forme un cône de
puissance au-dessus du groupe, similaire au vortex tourbillonnant de force psychique libérée dans la copulation ». Les acteurs paraissent comme fous, les yeux exorbités, résultat de la
débauche mais aussi du cérémonial. Car précisé par le mage noir « les démons ne peuvent pas pénétrer un plan matériel sans qu’aucun seuil ne soit ouvert, un rituel approprié accompli, ou son
nom proféré ». Ici, c’est le cas : les diables de la luxure sont tant et tant conjurés que leurs vents font écho dans l’air. Certains disent parfois que c’est par un chat noir tué que
le démon entre, d’autres par une fleur ou une pierre ; les plus initiés disent que c’est par un breuvage particulier, un bon vin macéré sous la pyramide pendant quelques jours avant la
cérémonie. En fait, c’est par le désir.
La furie ayant capturé
les esprits des acolytes, les voici incarnant ici Zépar qui, en même temps qu’il tient une épée en main, abuse des hommes et des femmes par derrière ; des femmes, invoquant Mammon le démon
des richesses, ouvre la caisse des billets gagnés la journée, les jettent au sol et pratiquent dessus le rituel d’Onan. Lilith, la mère maquerelle, débauchée et dominatrice, voit un homme-bouc
l’accompagner, c’est ce Nahashiel qui implore à l’obscénité générale.
(Suite au chapitre « Des femmes abusées pour Satan »)