Mardi 25 août 2009 2 25 /08 /2009 14:23

(Suite du chapitre « La célébration du très libidineux Asmodée… »)

 


C’est au bordel qu’on avait le plus de chances de trouver Asmodée. Dans les salles obscures du sous-sol, on pouvait agrémenter un Sanctum Regnum pour une célébration particulière où le crucifié serait remplacé par le boiteux. Un cadre montrant son portrait et un bouc obscène avec un regard lubrique le représentaient. Un homme déguisé comme une bête cornue, le visage volontairement rougi par un maquillage, l’air courroucé, interprétait le démon.

 

Une prostituée des plus lascives menait le rituel de la cérémonie, elle se trouvait accompagnée de nombreuses collègues, des femmes portant des lingeries autant scandaleuses que coûteuses, et des mâles virils déguisés comme des bourreaux ou des boucs.

 

SCEAU DE BELPHEGOR


Aux lamentations : « Belphégor m’a malmené, Mammon m’a rejeté, Satan m’a humilié devant le crucifié ; il reste toi, Asmodée, démon des luxures, toi qui irrites mes sens à chaque instant où je me promène dans les rues, croise cette gente féminine insolente ; tu me fais pécher à chaque coin de rue, tu provoques ma vue par ces femmes qui promènent ta luxure avec autant de fierté que de nonchalance, tu tortures mon esprit, tes serviteurs malins font

de moi le pire des damnés » ; avaient succédé les humiliations.

 

Asmodée commandait une fille de joie lorsque le possédé n’était pas marié. S’il l’était, il sacrifiait son épouse aux démons ainsi qu’à ses serviteurs incubes en la livrant aux hommes masqués en satyre pour qu’ils la souillent par leur fornication. Devant pareil spectacle, l’époux devait obéir à Asmodée, qui s’amusait en lui ordonnant : « Prosterne-toi, mets-toi à genoux, marche à quatre pattes comme le font les bêtes, soumets toi à tous nos caprices, les démons sont des dieux en enfer, qui boivent l’ambroisie… »

 

« Infâme Asmodée, tu ne mesures plus ton orgueil… ? » ; « Et celui des hommes, répondait-il avec malice ; Leur prétention surpasse l’imagination : il suffit que l’un d’eux voit ses jours se prolonger ici-bas qu’il est sûr d’être un bon élève aux yeux de Dieu lui-même. La mort avant son heure biologique paraît être une mauvaise note. Celui qui tient le plus longtemps en vie est un préféré du Seigneur ; ô vanité, quand tu nous tiens… Ils croient détenir leur souffle du Tout Puissant alors que leur vie tient entre nos mains de démon. Les hommes sont les enfants bâtards des vampires. Comme ces derniers sont à l’affût du sang pour vivre, les hommes sont à la course après l’argent pour survivre. Ils s’entretuent entre eux pour un gagner de la monnaie, préméditent des affaires criminelles pour dépouiller leur prochain dès qu’ils sentent là des richesses. Mammon, Ô Grand Mammon, mon meilleur collègue, a empêché aux hommes de produire par eux-mêmes, car ils n’étaient point des dieux mais des bâtards de vampires, il les fait courir du matin au soir après leur droit de survivre, l’argent, pour qu’ils se souviennent de leurs origines ; malgré cela, leur vanité leur fait toujours croire qu’ils sont des « enfants divins » ».

 

L’infamie d’Asmodée n’était pas tant qu’il réclamait d’un époux sa femme afin que ses serviteurs abusent d’elle intimement. Non, le régent de la luxure utilisait une arme autrement plus salace : au moment où le possédé, depuis un certain humilié, connaissait sa faiblesse, entraient dans le Sanctum Regnum de sa célébration une ou plusieurs femmes, tellement irrésistibles qu’un cerf aurait poussé son brame de plaisir. Vêtue de façon qu’on les pense nue, d’une manière aussi scandaleuse que possible, ces bacchantes, qui s’échangeaient entre elles d’une manière insolente des attouchements à réveiller un mort, venaient s’amuser de lui.

 

On sortait de sa tombe l’insatiable Messaline, la mangeuse d’hommes qui régna sur l’Empire romain tandis qu’elle se livrait comme une putain dans des lupanars, se faisait assaillir par quantité de légionnaires chaque nuit. Elle exigeait d’être chèrement payée pour ses perversions. Elle apparaissait car elle était l’une des préférées d’Asmodée, bien qu’on dise d’elle qu’elle priait pour Priape, le Belphégor du moyen âge. Plus en une seule nuit elle avait connu d’étalons, plus elle était convaincue d’avoir sacrifié correctement pour Priape Belphégor.

 

L’odieux cardinal Asmodée répétait au possédé devant Messaline : « A genoux devant elle, vénère la femme, vénère la femme ! Brandis ta croix si tu veux, qu’elle nous montre sa force devant la mienne, essaie de ne point succomber à son pouvoir redoutable si tu le peux encore, prie ton Dieu de lui résister… » Mais le possédé sentit comme jamais sa chasteté le tromper et les démons lui inspirer leurs mauvais desseins.

 

Il entendit cette cloche tinter annonçant le début de l’office, immédiatement suivi de cette formule magique prononcée par Messaline et Asmodée : « Hekas, Hekas Este Bebeloï ! » (Hors d’ici, profane !) ; et ce verset satanique : « Les démons exigent leur sacrifice… » ; il s’offrit lui-même comme autel, se soumettant aux moindres exigences de Messaline. Près du tabernacle se trouvaient différents priapes portant sur eux chacun le nom d’un démon. Asmodée, Belphégor, Satan, Mammon, mais aussi le Roi Bélial, le Duc Béchard ou encore le Président Amy, le sorcier Sabathan.

 


 

Avant le début de l’oblation, Messaline tint conseil devant le tabernacle pour choisir lequel démon ouvrirait le premier les festivités. Puis, ayant pris l’un d’eux, elle dit : « Et nous t’immolerons sur l’autel des plus pires démons ; Ô toi le plus grand des Diables, daigne agréer le sacrifice que nous t’offrons… » ; et, s’adressant au possédé : « Pourris donc, infecte créature… »

 

Les Ombres pénétraient le lieu - devenu « ténèbres » puisqu’une « morte » désormais y officiait - traversant les murs et rejoignaient l’orgie funeste. Les femmes se voyaient toutes consacrées par l’odieux cardinal Asmodée qui répétait des paroles salaces en guise de prière sacrée. Il les souillait plus qu’elles ne l’étaient déjà. L’ambiance engendrait des nuées dans l’air qui avaient un don magnétique pour attirer des entités subtiles affamées de stupre.

 

Il vint cette étrange vision que Messaline fut comme « dépassée » par son double de l’autre-côté, cette bacchante nommée Médulline*, un prénom ressemblant. La femme avait permis à la Bacchante subtile d’entrer dans les lieux. Comme autrefois la Maîtresse orientale se voyait soudain supplantée par la Dâkinî vamachara (« vama » signifiant « gauche », les « vamachara » étant considérées comme les « Dâkinî ayant des rapports sexuels avec les hommes, en supplantant une femme, laquelle devient yoginî durant l’office ». Le terme a pu probablement dériver en « vampire » pour désigner le même type d’entités subtiles, dont les uns cherchent du sang, les autres du semen appelé aussi « encens »).

 

(* Nous reprenons Jacques-Antoine Dulaure : « Des crimes d’un autre genre s’ourdissaient dans ces assemblées nocturnes. On y préparait des poisons ; on y disposait des délation et de faux témoignages, on fabriquait des testaments ; on projetait des assassinats. Elles nous sont connues, les secrètes pratiques du culte de la Bonne Déesse, dit Juvénal. Etourdies par le bruit des trompettes, enivrées de vin, ces Bacchantes luxurieuses courent échevelées, et appellent Priape à leur secours. Qui pourra exprimer l’ardeur libidineuse qui les dévore, peindre leurs danses lascives, les torrents de vin dont elles sont toutes inondées ? Voyez Laufella remporter le prix de la débauche sur toutes les courtisanes, Médulline qui la surpasse dans l’art des postures et des mouvements lascifs. Les plus grands excès attirent le plus de gloire : rien n’est figuré, tout est réel dans leurs actions. Les vieillards les plus refroidis par l’âge, Priam et Nestor, s’enflammeraient à la vue de leur lubricité s’ils pouvaient en supporter le spectacle.  Bientôt, ces Furies, irritées par les progrès de leurs désirs appellent : « Qu’on fasse entrer des hommes, il en est temps ! Serait-il endormi, mon amant . Qu’on l’éveille ». L’amant ne vient pas. « Faites venir des esclaves ; s’il ne s’en trouve point, un porteur d’eau ». (Jacques-Antoine Dulaure – Des Divinités génératrices ou du culte du Phallus chez les anciens et les modernes))

 

Tandis qu’elle soumettait le possédé au plus infâme sacrifice et qui plaisait tant au démon, elle s’offrait scandaleusement à chaque satyre, chacun croyant avec ses avantages virils l’assouvir, mais sa force redoublait à mesure que le nombre des fornicateurs augmentait. Bientôt, l’Impératrice fut honorée par six satyres en même temps, c’était possible, et Asmodée vint se placer au-dessus de l’enchevêtrement des chairs pécheresses, les sanctifia, les bénit avec le matériel adéquat, comble du sacrilège. Le possédé rêvait de les rejoindre, mais il était la proie des incubes. A chaque pause, Messaline venait juger de l’état du possédé, et s’indignait qu’il ne connaisse que des démons trop peu virils. « A quand Belphégor ? A quand Asmodée ? », demanda-t-elle, présentant le priape adéquat. Puis, elle s’en retourna à ses orgies.

 

Dans un coin, des Nymphes brûlaient des vœux, invoquaient les démons des enfers de profiter des lieux du délit et d’entendre leurs conjurations, de leur être bénéfiques et favorables dans leurs agissements occultes*.

 

(* On peut croire qu’il y avait, lors de ces célébrations, plus de prétextes à une orgie qu’une véritable cérémonie magique, c’est une chose entendue. Les frustrations ainsi que les inhibitions voulues par une religion dont la morale était le fer de lance avaient conduits nombre des habitants à pratiquer des débauches pleines de vices tout en feignant de faire croire qu’il s’agissait d’une célébration mystique. Au dix-neuvième siècle, les choses s’inverseront.)

 

L’Impératrice, plus véhémente et plus dominatrice que jamais, répétait ses vœux : « Pas de limite dans l’infamie ! Ton sacrifice a mis les démons dans une irritation extrême ; ils en appellent à la sauvagerie, à la goujaterie, à la moquerie… Tu es le chien des démons, leur porc… » ; Puis, levant son calice devant le Bouc : « Nous voulons la luxure : nous aurons la luxure ! » ; l’assemblée répétait en chœur ; « Nous voulons la richesse : nous aurons la richesse ! Nous voulons le pouvoir : nous aurons le pouvoir ! »

 

Le possédé rêvait de s’unir à Messaline mais on lui répétait qu’elle était une morte et qu’on n’a point de liaison charnelle avec une disparue. A côtoyer ainsi une « morte », on vivait forcément déjà dans les arcanes des ténèbres.

 

Enfin, lorsque les démons avaient suffisamment sacrifié, l’Impératrice Messaline, souillée des pieds à la tête par tous les satyres présents, montait sur la table qui servait d’autel, enjambait la tête du possédé, et officiait sa bénédiction par une séance infecte d’ondinisme. Asmodée tenait un pot tout près pour en saisir des gouttes, prit un bâton de bénitier et lança en direction du Nord, disant : « Au nom de Satan (Belphégor), nous te bénissons avec ceci, le symbole de la verge de la vie ». A l’Est : « Au nom de Satan (Asmodée), nous te bénissons avec ceci, le symbole de la verge de la vie ». Au Sud : « Au nom de Satan, nous te bénissons avec ceci, le symbole de la verge de la vie ». A l’Ouest : « Au nom de Satan (Mammon), nous te bénissons avec ceci, le symbole de la verge de la vie ».

 

Une fumée dense piquait les yeux et rendait la pièce embrouillardée. Messaline descendit de l’autel, certains lui firent le signe du pentagramme pour l’honorer puis elle dit : « Voici que l’heure sonne où je dois retourner d’où je viens… » ; et elle marcha lentement vers le cercueil, entra dedans et s’y coucha. Des satyres vinrent le refermer et transportèrent l’Impératrice hors de la pièce. Chacun s’exclama à son départ : « Ave Messalina… »

 

SCEAU D'ASMODEE


Puis, une bougie s’éteignant l’une après l’autre, on ne vit même pas le cardinal Asmodée quitter les lieux ; de même chaque satyre s’éclipsa en silence, sans mot dire. On vint poser une tunique noire sur le corps du possédé. La célébration était terminée.   

Par Jacques Moritz - Publié dans : occulte - Communauté : Sorcellerie Sciences Occultes
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