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Combattant la religion catholique, le Marquis de Sade maîtrise parfaitement bien les mythologies grecque et romaine, possède une aisance dans le paganisme, et ses dons d’écrivain lui permettent ainsi de fréquenter les déesses et les dieux antiques avec une remarquable proximité. A sa manière, et avec son style aussi direct qu’agressif, le Marquis aborde la Rome antique lorsqu’il fait voyager son héroïne Juliette à Naples. Celle-ci, décrivant les lieux, s’autorise à des imaginations si crédibles qu’elles sortent tout droit des livres d’histoire les plus sérieux. Voici regroupés quelques paragraphes qui viennent compléter nos études dans les domaines érotiques qui les concernent.
« L’antique ville romaine de Baïes, qui fait dire à une des
héroïnes de Sade dans « Les prospérités du vice » : « Vénus devait être la divinité favorite d’une ville aussi corrompue. On y voit les débris de son temple, mais dans un tel
état de délabrement qu’il est difficile de juger du passé par le présent. Des souterrains, des corridors sombres et mystérieux, s’aperçoivent pourtant encore, et prouvent que ce local servait à
des cérémonies fort secrètes. Un feu subtil se glissa dans nos veines dès que nous y entrâmes ; Olympe se pencha sur moi, et je vis le foutre s’exhaler de ses yeux. (…) C’est là que les
Romains venaient se livrer aux débauches les plus fortes et les plus variées ». (Marquis de Sade – Juliette ou les prospérités du vice)
Visitant Naples, Juliette écoute ce discours : « La débauche elle-même est encensée : on élève des temples à Priape ; Vénus est adorée d’abord comme la déesse de la propagation, ensuite comme celle des luxures les plus dépravées, son cul seul reçoit de l’encens, et celle qui ne devait être que l’idole de la progéniture devient bientôt la déesse des plus grands outrages que puisse faire l’homme à la génération. Il s’éclairait : il fallait bien qu’il devînt vicieux. Ce culte, oublié avec le paganisme, se revivifie dans les Indes, et le lingam, espèce de membre viril que les filles de l’Asie portent à leur col, n’est autre chose qu’un meuble à l’usage des temples de Priape ».
Juliette dit : « Destinée à jouer le rôle de grand prêtre, on me revêt d’un membre postiche. Par les ordres barbares de l’abbesse, c’est le plus gros que l’on préfère ».
Tout le problème vient du verset biblique :
« Croissez, multipliez » ; les religions encouragent la génération tandis que les cultes antiques lui substituaient de manière toujours plus outrageante la luxure, les plaisirs de
la chair. Question : est-il vrai que la Nature exhorte l’homme d’assurer la génération, elle qui dispose « d’une infinité de moyens pour le
détruire » ?
Le Marquis de Sade répond : « Nous commencerons par établir un fait auquel nous croyons difficile de répondre : c’est que, pendant l’acte de la jouissance, assurément l’on s’occupe fort peu de la créature qui peut en résulter ; celui qui serait assez bête pour y penser aurait assurément la moitié moins de plaisir que celui qui ne s’en occupe pas. C’est un ridicule outré, sans doute, ou de ne voir une femme que dans cette idée, ou que de concevoir même cette idée en la voyant. C’est à tort que l’on suppose que la propagation est une des lois de la nature : notre seul orgueil nous a fait imaginer cette sottise. La nature permet la propagation, mais il faut bien se garder de prendre sa tolérance pour un ordre. Elle n’a pas le plus petit besoin de la propagation ; et la destruction totale de la race, qui deviendrait le plus grand malheur du refus de la propagation, l’affligerait si peu qu’elle n’en interromprait pas plus son cours que si l’espèce entière des lapins ou des lièvres venait à manquer sur notre globe. Ainsi, nous ne la servons pas plus en propageant, que nous ne l’offensons en ne propageant pas. Soyons bien persuadés que cette intéressante propagation, que notre orgueil érige sottement en vertu, devient, relativement aux lois de la nature, la chose la plus inutile et qui doit le moins nous inquiéter. Deux êtres de sexe différent, que l’instinct du plaisir rapproche, doivent donc s’attacher à goûter le plaisir unanimement dans toute l’étendue qu’il peut avoir, et y mettre, tant pour son augmentation que pour son amélioration, toutes les recherches qui peuvent dépendre d’eux, puis se moquer absolument des suites, et parce que ces suites ne sont nullement nécessaires, et parce que la nature s’en embarrasse on ne saurait moins.
Voyez, d’après ces principes, ce qu’est maintenant l’adultère, et s’il est possible ou vrai qu’une femme puisse faire mal en se livrant à qui bon lui semble. Voyez si tout ne subsisterait pas également, même avec l’entière destruction de nos lois. Mais, d’ailleurs, sont-elles générales, ces lois ? Tous les peuples ont-ils le même respect pour ces liens absurdes ? Faisons un examen rapide de ceux qui les ont méprisés.
En Laponie, en Tartarie, en Amérique, c’est un honneur que de prostituer sa femme à un étranger.
Les Illyriens ont des assemblées particulières de débauches, où ils contraignent leurs femmes à se livrer au premier venu, devant eux.
L’adultère était publiquement autorisé chez les Grecs. Les Romains se prêtaient mutuellement leurs femmes. Caton prêta la sienne à Hortensius, qui désirait une femme féconde.
Cook découvrit une société à Otaïti où toutes les femmes se livrent indifféremment à tous les hommes de l’assemblée. Mais si l’une d’elles devient enceinte, l’enfant est étouffé au moment de sa naissance : tant il est vrai qu’il existe des peuples assez sages pour sacrifier à leurs plaisirs les lois futiles de la population ! Cette même société, à quelques différences près, existe à Constantinople.
Chez les anciens Bretons, huit
ou dix maris se rassemblaient et mettaient leurs femmes en commun. Les intérêts, les partis différents s’opposent chez nous à ces trafics délicieux. Quand serons-nous donc assez philosophes pour
les établir ?
Singha, reine d’Angola, avait fait une loi qui établissait la vulgivaguibilité des femmes. Cette même loi leur enjoignait de se garantir de grossesse, sous peine d’être pilées dans un mortier : loi sévère, mais utile, et qui doit toujours suivre la défense des liens et la communauté, afin de mettre des bornes à une population dont la trop grande abondance pourrait devenir dangereuse.
Mais on peut tarir cette population par des moyens plus doux : ce serait en accordant des honneurs et des récompenses au saphotisme, à la sodomie, comme Sparte en décernait au vol. Ainsi la balance s’égaliserait sans avoir besoin, comme à Angola ou à Formose, d’écraser le fruit des femmes dans leur propre sein.
Il y a, en Chine, une société pareille à celles d’Otaïti et de Constantinople. On les appelle les maris commodes. Ils n’épousent de filles qu’à la condition qu’elles se prostitueront à d’autres : leur maison est l’asile de toutes les luxures. Ils noient les enfants qui naissent de ce commerce.
Il existe des femmes au Japon qui, quoique mariées, se tiennent, avec l’agrément de leurs époux, aux environs des temples et des grands chemins, le sein découvert, comme les courtisanes d’Italie, et sont toujours prêtes à favoriser les désirs du premier venu.
On voit une pagode à Cambaye, lieu de pèlerinage où
toutes les femmes se rendent avec la plus grande dévotion ; là, elles se prostituent publiquement, sans que leurs maris y trouvent à redire. Celles qui ont amassé une certaine fortune à ce
métier
achètent, avec cet argent, de jeunes
esclaves qu’elles dressent au même usage et qu’elles mènent ensuite à la pagode pour se prostituer à leur exemple.
Un mari, au Pégu, méprise souverainement les premières faveurs de sa femme ; il les fait prendre par un ami, souvent même par l’étranger qu’il considère. Mais il n’en ferait pas de même pour les prémices d’un jeune garçon : cette jouissance est, pour les habitants de ces pays, la plus délicieuse de toutes.
Les Indiennes du Darien se prostituent au premier venu. Si elles sont mariées, l’époux se charge de l’enfant ; si elles sont filles, ce serait un déshonneur d’être grosses, et elles se font alors avorter, ou prennent, dans leur jouissance, des précautions qui les délivrent de cette inquiétude.
Les prêtres de Cumane ravissent la fleur des jeunes mariées : l’époux n’en voudrait pas sans cette cérémonie préalable. Ce précieux bijou n’est donc qu’un préjugé national, ainsi que tant d’autres choses sur lesquelles nous ne voulons jamais ouvrir les yeux.
Combien de temps la féodalité usa-t-elle de ce droit dans plusieurs provinces de l’Europe, et particulièrement en Écosse ? Ce sont donc des préjugés que la pudeur... que la vertu... que l’adultère.
Il s’en faut bien que tous les peuples aient également estimé les prémices. Plus une fille, dans l’Amérique septentrionale, avait eu d’aventures galantes, plus elle trouvait d’époux qui la recherchaient. On n’en voulait point si elle était vierge : c’était une preuve de son peu de mérite.
Aux îles Baléares, le mari est le dernier qui jouisse
de sa femme : tous les parents, tous les amis le précèdent dans cette cérémonie ; il passerait pour un homme fort
malhonnête, s’il s’opposait à cette
prérogative. Cette même coutume s’observait en Islande, et chez les Nazaméens, peuple de l’Égypte : après le festin, l’épouse nue allait se prostituer à tous les convives et recevait un
présent de chacun.
Chez les Massagètes, toutes les femmes étaient en commun : lorsqu’un homme en rencontrait une qui lui plaisait, il la faisait monter sur son chariot, sans qu’elle pût s’en défendre ; il suspendait ses armes au timon, et cela suffisait pour empêcher les autres d’approcher.
Ce ne fut point en faisant des lois de mariage, mais en établissant, au contraire, la parfaite communauté des femmes, que les peuples du Nord furent assez puissants pour culbuter trois ou quatre fois l’Europe et l’inonder de leurs émigrations.
Le mariage est donc nuisible à la population, et l’univers rempli de peuples qui l’ont méprisé. Il est donc contraire au bonheur des individus, aux yeux de la nature, et généralement à toutes les institutions qui peuvent assurer la félicité de l’homme sur la terre. Or, si c’est l’adultère qui le pulvérise, l’adultère qui détruit ses lois, l’adultère qui rentre si énergiquement dans celles de la nature, l’adultère pourrait donc bien, au lieu d’être un crime, facilement passer pour une vertu.
Ô tendres créatures, ouvrages divins, créées pour les
plaisirs de l’homme ! Cessez de
croire que vous ne soyez faites que pour la jouissance d’un seul ; foulez aux pieds, sans nulle frayeur, ces liens absurdes qui, vous enchaînant dans les bras d’un époux,
nuisent au bonheur que vous attendez de l’amant qui vous est cher ! Songez que ce n’est qu’en lui résistant que vous outragez la nature : en vous formant le plus sensible, le plus
ardent des sexes, elle gravait dans vos cœurs le désir de vous livrer à toutes vos passions. Vous indiquait-elle de vous captiver à un seul homme, en vous donnant la force d'en lasser quatre ou
cinq de suite ? Méprisez les vaines lois qui vous tyrannisent ; elles ne sont l’ouvrage que de vos ennemis, sitôt que ce n’est pas vous qui les avez faites : dès qu’il est sûr que
vous vous seriez bien gardées de les approuver, de quel droit prétendrait-on vous y astreindre ? Songez qu’il n’est qu’un âge pour plaire, et que vous verserez dans votre vieillesse des
larmes bien cruelles, si vous l’avez passé sans jouir : et quel fruit recueillerez-vous de cette sagesse, quand la perte de vos charmes ne vous laissera plus prétendre à nuls droits ?
L’estime de votre époux, quelle faible consolation ! Quels dédommagements pour de tels sacrifices ! Qui, d’ailleurs, vous répond de son équité ? Qui vous dit que votre constance
lui soit aussi précieuse que vous l’imaginez ? Vous voilà donc réduites à votre propre orgueil. Ah ! Femmes aimables, la plus mince des jouissances que donne un amant vaut mieux que
celles de soi-même : ce sont de pures chimères que toutes ces jouissances isolées, personne n’y croit, personne ne s’en doute, personne ne vous en sait gré, et, toujours destinées à être
victimes, vous mourrez celles du préjugé, au heu de l’avoir été de l’amour. Servez-le, jeunes beautés, servez-le donc sans crainte, ce Dieu
charmant qui vous créa pour lui ; c’est au pied de ses autels, c’est dans les bras de ses sectateurs que vous trouverez la récompense des petits chagrins que vous fait éprouver une
première démarche. Songez qu’il n’y a que celle-là qui coûte ; elle n’est pas plus tôt faite que vos yeux se dessillent : ce n’est plus la pudeur qui colore de roses vos joues fraîches
et blanches, c’est le dépit d’avoir pu respecter une minute le frein méprisable dont l’atrocité des parents ou la jalousie des époux osa vous fier un seul jour ».
Un propos en parfaite adéquation avec la pensée personnelle du Marquis, et qui est celle, assurément de Satan Lui-même…